Le chateau de Chenonceau
Le chateau de Chenonceau est le monument le plus visité de Touraine et le chateau français qui accueille le plus de visiteurs. Bien que les propriétaires ne donnent pas leurs chiffres d’entrée, on estime que plus d’1 million de personnes le visite chaque année. Du très lourd donc. Lorsque Nathalie et moi nous sommes installés dans la région après notre départ de Paris, j’ai commencé à réaliser plusieurs reportages dans la région et également de la photo de stock.

La photo de stock
Ce que vous faites lorsque vous participez à un voyage photo, un stage pratique sur le terrain ou une balade dans une région avec votre appareil est ce que les professionnels du monde de l’image appellent de la photo de stock. Ce terme désigne des images qui seront déposées (stockées) en banque d’image autrement dit les agences photo d’illustration. Ce sont des clichés qui sont proposées par des agences photo spécialisées et achetée par les clients aussi divers que les magasines, éditeurs, publicitaires, etc.
Autant en reportage le fond prime toujours sur la forme, autant en photo de stock, la forme, c’est-à-dire principalement l’esthétique est primordiale. De la belle photo donc. Enfin, plutôt très très belle, car lorsqu’un client recherche une image du château le plus visité de France, il regarde plusieurs sites d’agences d’illustration et de voyage. Et la compétition est féroce.
Une compéttion qui pousse à l’excellence
Sur le site de mon agence Hémis.fr – spécialisée dans la photo de voyage – on trouve ainsi plus de 1200 photos du chateau de Chenonceau – comme le montre la capture d’écran ci-dessous. Toutes ont été faites par des professionnels français et étrangers, parfois avec des figurants (cyclistes, randonneurs, etc.), car il faut bien sûr les autorisations des personnes photographiées. Toutes sont de haut niveau et de grande qualité pour respecter les critères de l’agence. Et il y a d’autres agences d’illustration en France et à l’étranger… Bref, pas la peine de soumettre une image qui ne soit pas faite avec une super lumière, originale ou esthétiquement très forte, elle ne sera même pas regardée, encore moins sélectionnée.

Cette compétition et – autrefois en tout cas – les prix élevés de vente des images dans la presse et la publicité poussait les photographes à sortir le grand jeu. On revenait autant de fois qu’il fallait pour obtenir les belles lumières, on envisageait tous les cadrages et compositions possible. Ce que l’on appelait « tourner autour du sujet », une façon de travailler extrêmement efficace – au point que j’ai créé un stage sur ce sujet : cadrer avec ses pieds. Cete quantité de très bonnes photos déjà en stock obligeait à se surpasser si l’on voulait avoir une petite chance que nos images soient sélectionnées. Il ne suffisait pas de faire une belle image, il fallait qu’elle soit plus belle, plus originale, qu’elle ait quelque chose de plus que les images déjà en stock.
Photo d’art ou commerciale ?
La photo d’illustration est clairement de la photo commerciale. Ce qu’on lui demande avant tout c’est de séduire un client, pas un public d’experts en photographies. Le fait qu’elle soit belle ne change rien. Les photos de mode ou de publicité sont parmi les plus abouties et léchées que l’on puisse voir, mais elles restent des photos commerciales. Elles n’ont d’autre fonction que de faire vendre. Elles ne participent pas d’un propos de l’artiste, même si les plus grands photographes dans ces domaines ont toujours été tenté de mettre en avant leur regard, leur style.
Mais ce n’est pas parce que le genre est commercial, qu’il n’est pas intéressant. Personnellement, la compéttion dans la photo d’illustration m’a amené à tenter des expériences, oser des choses que je n’aurais pas fait en reportage et donc à améliorer fortement certaines techniques de composition. Si j’ai pris l’exemple du château de Chenonceau c’est parce que ce lieu est emblématique d’un concept que j’appelle le « point de vue du roi ».
Le point de vue du roi
J’ai fait de nombreuses photos du chateau de Chenonceau, mais je vends quasiment toujours les 3 ou 4 mêmes images en agence. Toutes ont été faites du même point de vue (d’où le nom point de vue du roi) et celui-ci est particulièrement contraignant. En 1998, lorsque j’ai fait un séjour dans la région, je travaillais sur un reportage montrant les différents spectacles vivants, sons et lumières, animations qui se faisaient dans les châteaux de la Loire. Après avoir assisté au spectacle du château royal d’Amboise, je décidais d’aller « faire du stock » en photographiant le château de Chenonceau tout proche. Je pris mon billet et visitais le château, mais je fus plutôt déçu des points de vue. En revanche, je vis d’où il fallait faire la photo. Trouver le petit chemin – sur carte d’état major – qui m’amènerait là ne me pris pas très longtemps. Le spot est aujourd’hui plus fréquenté, mais il n’était alors connu que des pêcheurs locaux. Un petit chemin longeant le cher qui amène au pied du château. Sauf que celui-ci est étroit et ne permet pas de beaucoup bouger. Tous ceux qui conaissennt le spot font donc plus ou moins la même image.
Point de vue contraignant
C’est ce que l’on appelle un point de vue contraignant. Autrement dit, il laisse peu de place à des images personnelles. On est pris par le site, sa disposition. Les leviers pour faire des images différentes sont donc moins nombreux. Il y a l’utilisation de focales particulières, les conditions météo bien sûr, mais on est quand même plus limités que dans des endroits plus ouverts.
Revenir encore et toujours
Dans ce type de configuration, revenir plusieurs fois permet d’espérer des conditions météo exceptionnelles. Cela tombait bien, car quelques années plus tard je fus approché par l’agence de voyage photo Aguila pour accompagner des voyages photo en Asie et je leur fis une proposition de séjour photo en Val de Loire. Stage durant lequel, j’emmenais les participants dans ce super spot. Succès garanti, car dans ce genre d’images, 85% du travail consiste dans le repérage et le timing – autrement dit le lieu et l’heure de prise de vue. Ce que l’on peut résumer par la formule : au bon endroit, au bon moment. Tout le monde ramenait donc de belles images et moi, je multipliais mes chances d’avoir des conditions météo sortant de l’ordinaire. Comme par exemple ce ciel d’orage qui semble vouloir engloutir le château, ci-dessous et dessine une composition en triangle très dynamique.

De l’ennui à la créativité
Sauf que au bout d’un moment on se lasse un petit peu à attendre la météo. Et puis ce n’est pas très créatif. Dans la photo ci-dessus, le grand mérite du photographe et bien… c’était d’être là. J’ai donc commencé à varier les points de vue, les techniques de composition. Photos au crépuscule comme ci-dessous, avec du mouvement dans l’eau et dans les arbres grâce à une pose longue, angles de prise de vues extrêmes au 15 mm, etc.


Photos de détail, avec des montgolfières, des canoés, etc. des images commerciales où le spectateur peut se projeter et s’imaginer faire les activités


A la fin, le formatage commercial l’emporte
Sauf que les codes de la photo commerciale l’emportent et diffèrent alors de ce que les photographes amateurs considèrent comme une belle photo. Par exemple, en photo commerciale, l’image au début de cet article (l’une de mes préférées) ne se vend pas beaucoup car le ciel magnifique au demeurant a trop de nuages. Pour les touristes, le ciel bleu c’est mieux. Les photos de détails n’intéressent pas non plus les clients. Si l’on ne met qu’une seule photo du chateau, il faut qu’on puisse le voir en entier. Le château pris de près au 15 mm ? Trop déformé, pas assez représentatif. Et je pourrais continuer comme ça pendant longtemps.
La naissance du cliché
C’est ainsi que naissent les clichés. Au début, la photo du chateau de Chenonceau prise de ce point de vue a été choisie parce qu’elle était plus belle que celles faites depuis les jardins à l’intérieur. Ensuite, à force de voir ces images, ce point de vue est devenu la référence – le cliché absolu de Chenonceau. On ne veut alors plus que lui. Et la créativité s’en ressent. Mais je vous avais promis une anlyse alors allons-y.
Analyse – Chenonceau
Dans cette vue, le ciel, la météo sont exceptionnels. J’ai attendu le dernier rayon de lumière pour déclencher – ce qui se voit à la hauteur des ombres sur le chateau. Cela minimise le côté ultra brillant réfléchissant de la pierre de Chenonceau qui est souvent trop « éclatante ». Prise de biais, la forêt du parc prend la forme d’un trapèze, une forme dynamique qui dans le temps de la seconde lecture emmène le regard vers le chateau. Celui-ci est à peine déformé et reste plutôt de forme rectangulaire – donc statique. Il arrête le mouvement créé par le trapèze de la forêt et stabilise le regard. Le reflet parfait dans la rivière Le Cher apporte aussi beaucoup de sérénité, de tranquilité et j’ai choisi de le laisser en entier.

Côté couleurs et tonalités, on a une double opposition : un contraste tons chauds / tons froids (1) entre la forêt, le ciel et le chateau (2). Et un contraste basses et hautes lumières. La décision la plus compliquée sur place était : est ce que je décale légèrement la tour de gauche afin qu’elle ne colle pas à la forêt ? Cela aurait pu éviter un recoupement de plans, mais les couleurs séparent déjà ceux-ci et cela aurait créé une rupture supplémentaire. Donc j’ai laissé la tour collée à la forêt – ce qui me permettait de ne pas trop déformer le chateau.
Conclusion
S’il en fallait une (de conclusion), je pourrais dire que la compétition est salutaire car elle pousse à se dépasser, à expérimenter et à tenter de nouvelles choses. L’ennui que l’on ressent parfois à revenir exactement au même endroit est également créatif, car il provoque l’envie de sortir de sa zone sz confort et de encore une fois d’expérimenter de nouvelle chose. La photo de stock m’a beaucoup apporté en terme de composition, de construction de l’image, même si ce cadre commercial est étouffant car trop formaté. Quand on est amateur, on n’est pas soumis à cette compétition et on n’a que rarement l’occasion de revenir souvent au même endroit. On perd donc 2 leviers de créativité. Si en plus comme dans l’exemple de Chenonceau – le point de vue est contraignant – alors il y a toutes les chances que l’on se satisfasse d’une belle image, même si celle-ci a déjà été faite 1 million de fois dans l’année en cours. C’est évidemment le piège de la facilité. Une belle image donnée par un beau point de vue et une belle lumière, c’est aujourd’hui avec la masse d’images déjà disponibles et produite quotidiennement insuffisant. Car les amateurs aussi sont soumis indirectement à la loi du cliché.
Une image personnelle ou une belle plaque ?
Dans les voyages et stages sur le terrain que j’accompagne, j’ai souvent vu des photographes préférer faire l’image du « Point de vue du roi » – le cliché donc – plutôt que de tenter de faire une image personnelle. Ce qui est un peu bizarre : pourquoi tenter de faire une pale version d’une image commerciale déjà prise par des centaines de professionnels alors que l’on n’a pas vocation à la vendre. Pourquoi ne pas s’écouter, faire ce que l’on aime, ce que l’on ressent. Sans doute parce que la liberté donne le vertige, une question à creuser sur laquelle, je reviendrai dans un prochain article. En attendant, je vous souhaite de faire de bonnes images et méfiez-vous des points de vue trop faciles. Philippe
Aidez ce blog gratuitement
Si vous estimez que ce blog vous a aidé sans votre pratique, alors vous pouvez nous aider à votre tour : entrez mon code créateur : PBODY - au moment de vos achats chez notre partenaire (Digit-photo). Pour vous cela ne changera rien, mais cela nous permet de toucher une petite commission sur les ventes ainsi réalisées, de continuer à proposer des articles de qualité et d'éviter la publicité.

Philippe Body, votre photographe formateur
Philippe photographe de voyage professionnel a deux passions : la photographie et le voyage. Après … lire plus





Merci pour cet article fort intéressant. Je lis en ce moment votre livre la grammaire de l’image et votre analyse ici complète cette lecture.
Merci beaucoup Philippe pour cet excellent article (comme toujours)
Merci Christine pour tes compliments et tes encouragements. Bonnes photos
Encore un propos interessant. Merci Philippe.
Merci Jean-François, bonne lecture et bonnes photos