La Straight Photography
La Straight photographie – que l’on pourrait traduire par « Photographie pure » ou « Directe » est un style qui s’est développé au début du 20ème siècle aux États-Unis et qui se caractérise par une représentation fidèle et non manipulée de la réalité. On peut affirmer que ce mouvement va poser les bases de la photographie moderne et l’influencer jusqu’à aujourd’hui. Elle se distingue par des photos « pures » non retouchées, non recadrées parfois, et sans artifice.
Comme souvent dans le monde de l’art, la Straight photography, se développe en partie en réaction au mouvement qui dominait alors le monde de la photo : le pictorialisme. Très en vogue depuis la fin du 19ème les pictorialistes revendiquaient une grande liberté créatrice et voulaient que leurs images ressemblent à des peintures. Ils retouchaient beaucoup leurs photos, utilisaient abondamment le flou et ne divulguaient jamais leurs « recettes ». Pour eux une image issue directement d’un appareil photo et non retouchée n’avait qu’une valeur strictement documentaire. Un simple enregistrement en quelque sorte.
Le déclin du pictorialisme et l’essor de la Straight Photography
Le mouvement pictorialiste a atteint son apogée au début du 20ème siècle, puis a commencé à décliner après la Première Guerre mondiale. Au même moment, la Straight Photography qui prône au contraire une image dépouillée de toute influence des autres arts – et notamment de la peinture – commence à se développer. Alfred Stieglitz, éditeur de la revue Camera Works qui fait autorité à l’époque commence à s’intéresser à ce mouvement et finit par rompre avec le pictorialisme.
Ce qui distingue la Straight Photography d’un simple procédé documentaire écrit-il : c’est la composition, le choix du sujet et la focale et le point de vue adoptés par l’artiste. Nul besoin d’imiter une autre discipline existante.

Ansel Adams
Le début de la photographie moderne
Le terme de « photographie pure » avait déjà été employé par le critique d’art américain Sadakichi Hartmann dans l’essai « A Plea for Straight Photography » (1904). Ce dernier y prônait l’idée d’une pratique libérée de l’influence des beaux-arts, ne cherchant plus à anoblir le rendu en imitant la peinture, la gravure ou le dessin. Le résultat final devait correspondre à l’image que la caméra avait directement prélevée dans la nature. Et c’est exactement ce que va proposer la Straight Photography.

Paul Strand – Wall street
De la côte ouest des USA à la conquête du monde
La straight photography est le mouvement qui a eu le plus d’influence sur la photographie contemporaine, des années 30 au début du 20ème siècle. Elle a contribué largement à donner à la photographie le statut d’un art à part entière, fier de ses particularités techniques issues d’un appareil mécanique et ne devant rien aux autres arts graphiques et picturaux.
Elle a eu une énorme influence sur la photo documentaire grâce à sa précision et son authenticité et, par son exigence elle a rendu possible l’émergence d’un photojournalisme moderne de grande qualité, alliant approche documentaire rigoureuse et composition artistique. Un mélange que l’on retrouvera dans le travail de W. Eugène Smith – dont je vous ai parlé dans cet article et de Paul Strand par exemple.
Dans l’image ci-dessous, Paul Strand qui fondera plus tard la « Photo league » nous offre une composition simple, pure, directe. Aucun effet, pas de super flou d’arrière plan. Tout est dans le sujet, sa puissance expressive et un cadrage au cordeau. C’est l’une des idées majeures de ce mouvement : la puissance expressive nait du sujet, de la vie, pas des ajouts créatifs des photographes.

Paul Strand – Young Boy
Grâce à Weston, elle a aussi eu un rôle considérable dans la photographie d’architecture, avec des photographes comme Lewis Baltz ou Stephen Shore qui ont adopté une approche neutre pour documenter l’environnement bâti et industriel.
Ci-dessous, le plus célèbre cliché de poivron d’Edward Weston. Une photographie pure, sans artifice et super puissante. Ici, c’est le point de vue du photographe, le choix du poivron et la façon dont il l’a positionné par rapport à son objectif. Des petits riens, qui à force de précision donnent une image exceptionnelle. Notez aussi la grande profondeur de champ. S’il y avait eu un flou ici cela aurait signifié que l’objet était petit et enlevé de la force au propos de Weston qui photographie ce poivron comme un athlète.

Enfin, elle continue d’influencer les pratiques modernes, notamment dans la photo de paysage – soulignant l’importance de la technique et de la vision artistique dans la capture de la réalité. Si vous êtes fan du 14 mm à f/11 alors vous êtes l’héritier de la Straight Photography.
F:64 et le Mouvement de la côte ouest
Ansel Adams, avec quelques autres photographes de la côte ouest des états unis – dont le célèbre Edward Weston dont je vous ai parlé il y a quelques temps dans cet article, va fonder en 1932 à San Francisco, le groupe f/64., emblématique de la Straigt Photography. On parlera alors de groupe de la côte ouest pour les qualifier.
Le chiffre f/64 représente le diaphragme très fermé de la chambre photographique correspondant à une profondeur de champ (et donc une netteté) maximale. Travaillant en Noir et blanc, à la chambre, le groupe f/64 prône une photographie non retouchée, parfaitement nette sur l’ensemble du champ et souvent fortement contrastée. Les images doivent être les plus directes ou pures possibles, sans recadrage, avec des tonalités riches. La qualité de l’image vient de la composition et de la lumière et bien sûr du point de vue.

Henry Swift – 1932
Ansel Adams : Le photographe visualise sa conception du sujet telle qu’elle est présentée dans le tirage final » et il parvient ainsi à exprimer sa visualisation à travers sa technique – esthétique, intellectuelle et mécanique.
Edward Weston travaillait déjà ainsi en visualisant son travail terminé sous forme de tirage. Plusieurs grands photographes rejoignent le mouvement et le groupe f/64. On y retrouve ainsi, Paul Strand, Imogen Cunningham, Sonya Noskoviak, Willard van Dyke, Henry Swift et John Paul Edwards.
Tous croient en « l’honnêteté innée » de la caméra, utilisée pour « enregistrer la vie, pour rendre la substance même et la quintessence de la chose elle-même » (Edward Weston).
En raison de son audace stylistique qui consiste à traiter l’objet ou le corps en termes de forme, de texture et de lumière, le groupe devient au cours des années 1930 un élément central du développement de la photographie moderne en Californie. En dehors des paysages, les tenants de la Straight Photography vont beaucoup photographier des objets du quotidien (Paul Strand, Weston), des fleurs et des jardins (Imogen Cunningham ) des portraits (Paul Strand) et des édifices architecturaux (Noskoviak, Van Dyke).

Le zone system et Ansel Adams
Avec un collègue, Ansel Adams va mettre au point une technique permettant de restituer une gamme tonale de gris extraordinairement riche. C’est le célèbre zone system. Une découverte qui apportera un niveau de tirage noir et blanc inégalé. L’idée part d’un constat très simple : la dynamique – c’est à dire l’écart entre basses et hautes lumières – des scènes photographiées est souvent bien supérieure à celles des papier photo. En visualisant dès le départ le travail effectué au développement de l’image, puis au tirage, on peut en déduire l’exposition parfaite.
Adams, expose pour les ombres selon une échelle de luminosité graduée de 1 à 10, il développe ensuite pour les hautes lumières. Enfin, lors du tirage, avec la technique du masquage, il réalise des épreuves combinant toutes ces subtiles variations de gris. C’est l’ancêtre en bien plus fin et plus subtil du dodging & burning.
Ce système exceptionnel, n’est plus applicable tel quel, car il reposait sur le développement du film et tirage argentique, mais il reste une référence pour la définition des méthodes de réglage et d’ajustement . C’est l’ancêtre de la sensitométrie. Dans l’image ci-dessous, très pale représentation de la subtilité du tirage, vous pouvez apprécier le rendu de toutes les nuances de gris sur une image prise à contrejour. La profondeur de champ est extrême. Ansel Adams a quasiment inventé la photo de paysage moderne. Ici, il inclut un premier plan immersif, une technique revenue à la mode au début des années 2000 avec les ultra-grands-angles. Mais grâce aux mouvements de bascule de sa chambre photographique, l’horizon ne remonte pas trop haut. Un effet impossible avec un appareil moderne. Du coup la répartition premier plan / sujet principal est bien plus équilibrée que dans une composition moderne utilisant ce type de premier plan. Tout en finesse quoi et techniquement très fort et exigeant (il faut quand même se porter la chambre …).

Le groupe f/64 sera dissous seulement 3 ans plus tard, mais la Straight photography continuera elle à influencer les générations de photographes.
Les excès de la Straight Photography
Comme beaucoup de mouvements nés en réaction à un autre, la Straight Photography connut des excès, en partie alimentés par la forte personnalité d’Ansel Adams. Le groupe f/64 ne durera d’ailleurs que 3 petites années. Ansel Adams avait l’obsession de la netteté sur tout le champ de la photo et une phobie du flou. Bien qu’il n’ait jamais explicitement renié ses critiques sur le flou, avec le temps il a montré une approche plus nuancée sur la photographie et l’expression artistique. Plus tard dans sa carrière, il a reconnu que le flou pouvait être un choix artistique valable s’il était utilisé avec intention et maîtrise. Il n’a pas renié ses anciennes déclarations, mais il a admis que la photographie pouvait être explorée de différentes manières. Il a aussi expérimenté lui-même des images plus abstraites et expressives.
Bref, le maitre a mis un peu d’eau dans on vin.
Les limites d’un genre
La Straight Photography a connu ses détracteurs et contempteurs. Les artistes lui reprocheront son rejet de toute manipulation de l’image, qu’ils considèrent comme une limitation créative. Certains ont voulu voir dans ce mouvement, une volonté de photographie objective, bien que ses membres n’aient que rarement mis cela en avant. Il n’ s’agissait pas pour eux de proposer une représentation « objective » ou « neutre » de la réalité, mais une représentation directe ou pure, c’est à dire non retouchée. L’exemple du poivron de Weston est en cela parfaitement parlant. C’est une simple photo de poivron, prise sous une lumière naturelle, sans effet, sans retouche. C’est le point de vue, le cadrage, l’angle utilisé – toutes choses qui appartiennent au talent de l’artiste – qui fait de ce poivron un objet unique.
Manque d’émotion et de narration
C’est sans doute le reproche le plus sérieux qu’on a pu lui adresser. Le style très technique de la Straight Photography peut parfois sembler froid ou déconnecté de l’émotion humaine. Il n’est pas adapté aux scènes de vie. Le courant de la photographie humaniste qui va naître en partie en France (Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis) s’en écartera de même que les partisans d’une photographie sociale et les photojournalistes s’en écarteront pour cette raison.
La straight photographie est souvent centrée sur l’obtention d’une seule image parfaite. Elle ne cherche pas à capturer l’instant décisif ou à raconter une histoire forte. C’est une genre exigeant, mais un peu froid où l’esthétique prend une place centrale au détriment parfois du fond et de l’émotion.
Une vision élitiste et exclusive
On a aussi associé le mouvement de la Straight Photography à une vision formelle et technique de la photographie, ce qui peut donner une impression d’exclusivité et d’intellectualisation du médium. Encore une fois, c’est principalement l’influence de Adams ici. Des courants plus inclusifs et accessibles, comme la photographie de rue ou le Snapshot aesthetic (Nan Goldin – William Eggleston – Lisette Model – Wolfgang Tillmans) ont émergé en réaction à cette rigidité. Prônant une photographie, simple, instantanée et facilement abordable.
Ce qui n’est pas le cas de l’image ci-dessous par exemple. Photographiez votre lit demain matin au réveil et vous constaterez que vous êtes sans doute assez loin de la photo ci-dessous. Elle parait simple, mais est en fait très élaborée. La lumière en contrejour apporte énormément de relief grâce aux ombres produites. la richesse tonale de l’images – dégradés de gris infinis, aucune zone sous ou sur-exposées compensent le côté « dur » et contrasté de ce type de lumière. Le « froissé » des draps est parfait et a sans doute demandé beaucoup de temps. Bref, on n’est pas dans la photo minute – ni dans le développement / tirage en mode auto.

Immogen Cunningham -bLit défait
Opposition aux nouvelles technologies ?
Avec l’essor de la photographie numérique, des retouches de plus en plus faciles et abordables et de l’intelligence artificielle, cette approche stricte semble parfois dépassée ou trop puriste. Ou alors, elle va revenir en force, comme une réaction à la photo retouchée et maquillée à outrance qui inonde certains réseaux.
Conclusion
Origines et développement
Le terme a été utilisé pour la première fois par le critique Sadakichi Hartmann en 1904 et a été popularisé par Alfred Stieglitz.
Évolution
Ce mouvement a pris de l’ampleur dans les années 1930, notamment avec le West Coast Photographic Movement et le groupe f/64 qui ont mis l’accent sur la clarté des détails et l’utilisation de formes environnementales naturelles. de la netteté sur tout le champ et du point de vue.
Artistes notables
Ansel Adams – Edward Weston – Paul Strand – Imogen Cunningham – Sonya Noskoviak – Willard van Dyke – Henry Swift – John Paul Edwards.
Ces artistes ont non seulement pratiqué ce style, mais ont également contribué à son développement et à sa reconnaissance dans le monde de l’art.
Impact et héritage
La photographie directe a eu un impact significatif sur divers mouvements photographiques contemporains, notamment : documentaire, street photography, snapshot aesthetic, photographie sociale et humaniste, photojournalisme.
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Philippe Body, votre photographe formateur
Philippe photographe de voyage professionnel a deux passions : la photographie et le voyage. Après … lire plus







Un très beau panorama de genres essentiels de la photographie. A découvrir ou à se remémorer. Merci
Merci Arlette d’avoir pris le temps de commenter. Quand j’étais jeune, je ne m’intéressais pas plus que ça à l’histoire de la photo, mais en fait cela permet de comprendre ce qui suit, les images contemporaines, les tendances, etc.
Ce style puissant nous rappelle les fondamentaux de la photographie : cadrage, composition et dynamique.
Et, plus important peut-être, la qualité, la sensibilité nécessaire du regard pour repérer, dans tout sujet, dans tout «paysage », ce que j’appelle le «graphisme parlant ».
Grand merci Phil pour cette démonstration historique et cette sensibilisation forte au langage de l’image qui fait de la photographie un art majeur.
Bonsoir JEAN-Claude, merci pour ton message et tu as tout à fait raison, quant à la sensibilité du regard. Bonne soirée
Merci pour ce belle article, qui est fort inspirant et instructif
Bonjour Barbara, merci d’avoir pris le temps de commenter
Merci, très intéressant
Merci Annick, bonne journée et bonnes photos
Très intéressant… comme toujours !
Merci du partage
Merci Odette et bonne exposition
Intéressant. Merci Philippe.
Merci Claude, amitiés
Bonjour,
Merci pour cet article fort intéressant sur la straight photo, permettant notamment de rendre hommage à Ansel Adams. Bravo.
Merci Gégé, il fallait bien ça pour le grand Ansel :-=
Vraiment très intéressant
Merci Any-Claude, je prepare la suite
TRES BIEN EXPLIQUE J’ATTEND LA SUITE MERCI
Merci Loubinou