Nan Goldin – bio express
Le non-dit comme élément fondateur
Nancy Goldin naît le 12 septembre 1953 à Washington, dans une famille juive de la classe moyenne. Elle a tout juste 11 ans, lorsque sa sœur aînée, Barbara se suicide. Le refus de ses parents de le reconnaitre et d’en parler ouvertement (ils préfèrent penser que c’est un accident) la traumatise. Nan Goldin décide alors de ne plus jamais laisser rien disparaitre, de tout documenter. C’est sa marque fondatrice en tant que photographe.
Elle quitte sa famille à 14 ans, vit dans des familles d’accueil et s’inscrit dans une école alternative où elle commence la photographie. Son professeur lui montre les œuvres de lui montre les œuvres de Larry Clark, Diane Arbus, Weegee, August Sander, mais elle n’adhère pas à ce travail. Elle le trouve trop distancié, pas assez impliqué, trop d’empathie, pas assez d’amour. Elle s’installe à Boston, puis à New York dans les années 70. Elle s’immerge dans la communauté LGBTQ+, les drag queens, et les milieux post-punk. Durant cette période, elle va réaliser une de ses oeuvres majeures : The Ballad of Sexual Dependency – un diaporama (d’où le titre de ballade) sur la dépendance à l’égard des êtres aimés. Les images étaient projetées dans des clubs, accompagnées de musique dont celle de Berthol Brecht auquel elle a emprunté le titre*.
Documenter l’intime
Nan Goldin photographie ses proches, ses amis, ses amants, elle-même. C’est une photographe de l’intime et elle nous invite dans son univers bien réel. Et elle ne cache rien : violence, drogue, fêtes, ennui. Elle ne photographie pas des sujets, elle photographie sa « famille » élective. À la fin des années 80, une grande partie de ses ami·e·s proches meurt du SIDA. Elle documente cette tragédie, faisant de son œuvre un mémorial vivant, avec notamment la série Gilles et Gotscko. A cette époque, le SIDA est une maladie encore honteuse et peu de médias en parlent. Elle ne fait pas de reportage, son oeuvre est un journal intime photographique qu’elle nous invite à lire. La démarche est presque unique et va faire d’elle une icône de la photographie des années 80 à aujourd’hui.

Ci-dessus, 3 images de Nan Goldin prises entre 1992 et 1994 de ses amis Gilles et Gotscho, chez eux à Paris, puis dans un hôpital en 1993 et enfin un détail du bras de Gilles. Cette série réalisée sur son ami le galeriste Gilles D., atteint du sida, documente son combat contre la maladie et l’amour de son partenaire Gotscho. Les images de Goldin revêtent une dimension humaine extraordinaire, elle documente, mais ce n’est pas un reportage sur le SIDA ou l’homosexualité, c’est une histoire d’amour et de combat dans ce contexte particulier.
Une humanité extraordinaire
C’est cette humanité extraordinaire qui touche dans les images de l’Américaine. La première image montre l’angoisse, amis aussi la détermination du couple. Ils sont prêts à lutter et regardent Nan Goldin, leur amie, droit dans l’objectif. La seconde est une image de tendresse et d’amour. Tout est dit, le drame si proche, la vie et la tendresse. C’est une scène d’une intimité folle, on se sent presque voyeur à regarder la scène. La troisième, est un simple détail : la maigreur d’un bras. Le genre de choses qui foudroie les proches, le détail qui fait sens. C’est à la fois simple et bouleversant. Il n’y a aucun artifice, quasiment pas de technique, mais pour faire ces images là, il faut du courage, de l’amour et beaucoup de détermination.
L’activiste Nan Goldin
Après une cure de désintoxication à la fin des années 80, son travail s’élargit. Elle explore la maternité, les paysages, et continue ses autoportraits (le plus célèbre étant celui réalisé un mois après avoir été battue par son compagnon en 1984).
La dépendance et la lutte
En 2017, après être devenue dépendante à l’OxyContin (un anti-douleur opioïde) suite à une opération, elle fonde le collectif P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now). Elle lance une croisade contre la famille Sackler, mécène des plus grands musées du monde, mais aussi responsable de la crise des opioïdes aux USA. Elle réussit l’exploit de faire retirer le nom des Sackler du Louvre, du MET et du Guggenheim.
Un style non esthétique parfaitement assumé
En 1970, on est en pleine révolution de mouvement Aesthetic snapshot. Les photographes reprennent les codes de la photo amateur de l’époque. Couleurs saturées, flash direct, images souvent un peu floues. L’idée est de faire authentique pas joli. Le style de Nan Goldin surprend, irrite ou laisse perplexe. On a parfois l’impression qu’elle ne cherche même pas à cadrer. Mais nous allons voir que c’est un peu plus complexe que cela
© Nan Goldin – Valérie in the light – Bruno in the dark – 2001
L’image ci-dessus est un peu floue, surexposée et un peu sous exposée… Oui, mais tous ces défauts qui n’en sont pas vraiment d’ailleurs apportent à cette image la touche de réalité, de vérité qui manque tant à certaines photos trop léchées pour être honnêtes. C’est un moment de vie attrapé à la volée. La patronne de l’image est Valérie. Elle est comme le souligne le titre « dans la lumière ». Ses yeux baissés et son attitude ne nous renseignent pas beaucoup. Sur sa droite, dans l’ombre un homme regarde la photographe.
Le contraste qui fait sens
La photo fonctionne parce qu’il est caché lors de la lecture globale et rapide, on ne le voit qu’après. Son expression, à lui aussi, est difficile à décrypter, mais il n’est pas spécialement souriant. Ici, c’est le contraste qui crée l’intérêt et un certain malaise entretenu par le titre. Contraste entre l »ombre et la lumière au sens visuel et peut-être symbolique. Contraste des tenues (chic pour elle, un peu débraillé pour lui), contraste d’attitude (en mouvement / en attente). Le cadrage serré ajoute de la tension à ce face-à-face. On peine à comprendre où pouvait bien se trouver la photographe et quel rôle elle tenait. Mais quelle authenticité !
Mondialement reconnue
Elle est actuellement à l’honneur d’une immense rétrospective itinérante intitulée « This Will Not End Well », présentée notamment au Grand Palais à Paris (jusqu’en juin 2026). Cette exposition met l’accent sur son travail de « cinéaste » à travers ses diaporamas et installations immersives.
Ses œuvres clés à connaître :
The Ballad of Sexual Dependency (1981-2022) : Sa chronique de la vie bohème deses amis et son journal intime
The Other Side (1972-2010) : Hommage à ses amis trans et drag queens.
Sisters, Saints, and Sibyls (2004) : Une œuvre poignante sur le suicide de sa sœur et les traumatismes familiaux.
Memory Lost (2019) : Une évocation visuelle et sonore de l’enfer de l’addiction.
Nan Goldin a reçu de nombreuses distinctions, dont le Prix international de la Fondation Hasselblad (2007) et, plus récemment, le Kering Women in Motion Award pour la photographie en 2025. Elle vit et travaille aujourd’hui à New York.
The ballad of sexual Dependency
En France, elle est principalement connue pour son œuvre majeure : The Ballad of Sexual Dependency (La Ballade de la dépendance sexuelle). Commentant ses propres photos, Nan Goldin présente sa problématique : « Pendant des années mon travail a traité de la dépendance sexuelle. Je ne suis pas obsédée par le sexe mais par l’idée que l’on puisse devenir dépendant sexuellement de quelqu’un qui ne vous convient pas, tant sur le plan affectif que sur le plan intellectuel. Et pourquoi ce besoin d’être deux est-il si fort. ». Elle est composée de 700 images prises entre 1979 et 1986.

La photographie ci-dessus représente Brian et Nan Goldin, allongée sur le lit. Au mur, une photo de Brian une cigarette à la bouche comme sur la photo. Le regard de Nan exprime l’inquiétude, le doute peut être. Celui de Brian l’abandon, le détachement ou un certain désintérêt. Le mélange des 2 est ambigu. Nan Goldin ne triche pas avec ses sentiments. A propos de l’image suivante, Nan confie :
« Je porte le kimono que j’avais en faisant l’amour, nous sommes étrangers l’un à l’autre,silencieux et tristes . »

Nan Goldin finira par rompre avec Brian, le jour où il la frappa. Elle photographiera son visage défiguré par les coups, un autoportrait devenu célèbre.

Nan one month after being battered (1984) – © Nan Goldin
Le travail de Nan Goldin – un miroir tendu à sa génération
Le travail de Goldin ne se contente pas de « documenter » une époque ; il la vit de l’intérieur. Ses photos capturent la scène underground de New York des années 70 et 80 avec une honnêteté brute.
« Je ne crois pas à l’idée que le photographe est un voyeur. Je suis la seule personne qui peut prendre ces photos parce que je fais partie de ce monde. »
Le style : Elle utilise souvent des couleurs saturées, des flashs directs et une esthétique de « snapshot » (instantané) qui donne l’impression d’ouvrir un album de famille intime et parfois douloureux. Le flash à l’époque est indispensable en intérieur du fait de la faible sensibilité ISO des films couleur. Un éclair est évidemment très intrusif et fait immédiatement repérer le ou la photographe.
De l’art d’être un meuble
Pour pouvoir travailler dans ces conditions, il faut être « un meuble », c’est à dire transparent à force d’être là, totalement intégrée à l’espace au point que même un éclair de flash ne dérange pas. Il n’y a plus de « sujet » à ce niveau-là, mais des amis, des intimes. C’est ce que veut dire Nan Goldin dans sa citation ci-dessus. On ne peut pas faire certaines images en restant sur les bords, la marge proches du sujet, mais avec une certaine distance comme le font généralement les photojournalistes. Il faut être totalement dedans pour saisir certaines choses.

L’esthétique
Nan Goldin ne s’intéresse pas à l’esthétique. Ce peut être déroutant pour certains qui pensent qu’une image doit avant tout être belle, mais en réalité, on ne demande pas à toutes les photos d’être belles. C’est même souvent contre indiqué, car une image trop esthétique – privilégiant la forme sur le fond est souvent considérée comme de style « commercial ».
Le fond plus que la forme
Le genre d’images que l’on voit dans les catalogues d’agence de voyages, en mode ou en publicité. Belles, mais souvent creuses. Les photos de guerre, d’actualités, de reportage n’ont aucunement vocation à être belles. Outre qu’une recherche esthétique serait déplacée dans ce genre de travail, elle nuirait à la compréhension de l’image et à son authenticité. C’est la même chose pour le journal intime photographique que nous offre la photographe. L’authenticité est plus importante qu’une esthétique convenue.
De la Straight photography à l’Aesthetic snapshot movement
L’époque est importante aussi quand on analyse les images de Goldin. Le mouvement Aesthetic Snapshot dont elle fait partie – au niveau du style – suit celui de la Straight Photography. Une école très technique, très formelle, qui ne laissait pas de place aux petites choses, au quotidien, et aux émotions simples qui vont avec. Ce qui ne veut pas dire que Nan Goldin ne soigne pas sa composition. Celle-ci est au contraire très soignée, la photographe maitrise le sens de lecture de ses images. Elle également de nombreuses références culturelles comme le montre l’image ci-dessus.
Une esthétiquement volontairement amateur
Sa photo d’amis pique-niquant au bord du fleuve (ou d’un lac) est composée comme le célèbre tableau de Renoir. Point de vue haut, un peu de biais, comme celui qu’adopterait naturellement un participant au pique nique. Quelqu’un de si « transparent » que personne ne le regarderait, parce qu’il fait partie de la bande. C’est le fondement du mouvement de l’instantané : une esthétique simple, les codes de la photo amateur (des années 60 et 70), gages d’une authenticité absolue. A cette époque, les photographes prennent presque exclusivement des images de leurs proches et de leur famille.

La thématique
Les Thèmes : L’amour, la sexualité, la drogue, la violence domestique et les ravages de l’épidémie du SIDA au sein de sa « famille élective » (sa communauté d’amis et d’amants).
L’Intimité Radicale : Son œuvre la plus célèbre est peut-être son autoportrait Nan one month after being battered (1984), où elle se montre avec l’œil au beurre noir après avoir été frappée par son compagnon (ci-dessus).
Son Engagement Récent
Si vous avez entendu parler d’elle récemment, c’est probablement pour son combat politique contre la famille Sackler (propriétaire des laboratoires Purdue Pharma, à l’origine de l’OxyContin).
P.A.I.N. : Elle a fondé l’organisation Prescription Addiction Intervention Now après avoir survécu à une addiction aux opioïdes. Elle a mené des actions spectaculaires dans les plus grands musées du monde (le Louvre, le Guggenheim, le Met) pour qu’ils retirent le nom des Sackler de leurs galeries et refusent leur argent. Son combat est raconté dans un documentaire filmé par Laura Poitras qui remporte le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2022.
Certains trouveront peut-être la question non politiquement incorrecte, mais il faut reconnaitre que les images, reportages sur les communautés alternatives, différentes, hors norme ont toujours fasciné photographes et médias. Les mauvaises langues diraient qu’elles sont vendeuses. Ce n’est en aucun cas le souci de Nan Goldin. Elle fait partie de ce monde, qu’elle a rencontré via un ami photographe qui deviendra plus tard Drag Quen et lui ouvrira les portes de ce milieu très fermé, à force d’être attaqué, humilié et moqué. Dans beaucoup de reportages sur cette communauté, il y a parfois un petit côté « voyeur » ou « cirque » totalement absent du travail de Goldin.
L’apaisement
Ces dernières années, le travail de Nan Goldin est plus apaisé, sans doute parce qu’elle-même en a fini avec certains de ses démons intérieurs. Dans le montage de plusieurs images ci-dessous, intitulé Blue, on retrouve cette esthétique particulière. La priorité à l’émotion, servie par des images monochromes, des regards qui se perdent au loin, des ciels chargés, de la brume, une atmosphère nostalgique, comme des souvenirs d’enfance.

Conclusion
Nan a brisé la barrière entre le photographe et son sujet. Pour elle, photographier est une manière de préserver la mémoire de ceux qu’elle aime, surtout face à la perte et au deuil. Elle a prouvé que la sphère « privée » est éminemment « politique ». Elle a documenté des milieux, des thèmes, jamais abordés auparavant par les photojournalistes traditionnels, précisément parce que ceux-ci ne pouvaient pas pénétrer cette sphère de l’intime. Son travail en ce sens se rapproche de celui de Mary Ellen Mark, une autre grande dame de la photographie dont j’ai parlé dans un précédent article. Voilà, j’espère que je vous ai donné l’envie d’aller voir l’exposition. J’attends vos commentaires ça me plait un peu baucoup, pas du tout, …). N’hésitez pas à partager sur vos réseaux. Je vous dis à bientôt, pour de prochaines découvertes. Philippe Body
Nan Goldin – Radio France
Retrouvez les oeuvres de la photographe Nan Goldin
* The Ballad of Sexual Dependency est tiré d’une chanson de l’opéra La Trifle (The Threepenny Opera) écrit par Bertolt Brecht et Kurt Weill . Nan Goldin a choisi ce titre pour son projet photographique afin de souligner l’aspect « opéra » de son récit visuel : une série de 700 images qui se déroulent comme un « opéra de la vie »
Expositions :
1987 : The Ballad of Sexual Dependency, Rencontres de la photographie d’Arles
1995 : exposition à la galerie Yvon Lambert, Paris
9 juillet 1997 : projection de The Ballad of Sexual Dependency au théâtre antique lors des Rencontres de la photographie d’Arles.
11 octobre – 31 décembre 2000 : Nan Goldin, le feu follet, Centre Pompidou, Paris.
16 septembre – 1er novembre 2004 : Sœurs, Saintes et Sibylles, installation et diaporama dans la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Paris.
2 octobre 2010 – 2 janvier 2011 : Poste Restante, Fotomuseum, Rotterdam.
20 novembre 2010 – 28 mars 2011 : Nan Goldin, Berlin Work, Berlinische Galerie, Berlin.
2017 : Weekend Plans, Musée irlandais d’Art moderne, Dublin
2 juin – 11 novembre 2018 : Fata Morgana, château d’Hardelot, Condette.
29 octobre 2022 – 16 février 2023, Moderna Museet, Stockholm
7 octobre 2023 – 28 janvier 2024, Stedelijk Museum Amsterdam
23 novembre 2024 – 6 avril 2025, Neue Nationalgalerie, Berlin
11 octobre 2025 – 15 février 2026, Pirelli HangarBicocca, Milan
18 mars – 21 juin 2026, Grand Palais, Paris et dans la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Paris
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Philippe Body, votre photographe formateur
Philippe photographe de voyage professionnel a deux passions : la photographie et le voyage. Après … lire plus





Merci Philippe pour cet article riche. Je ne connaissais pas Nan Goldin. Belle découverte !
J’aime beaucoup te lire. C’est clair et agréable !
Bonjour Philippe,
Excellent article .Très enrichissant. Très complet. Que du bonheur. Merci.
Merci Georges !
Article remarquable sur cette photographe hors normes
Bravo 😉
Merci d’avoir pris le temps de commenter