aesthetic snapshotL’Aesthetic Snapshot est un mouvement photographique qui va révolutionner le monde de la photo d’art et booster la passion des amateurs. Son influence perdure encore largement aujourd’hui et se retrouve dans tous les styles photographiques. Philippe Body.

Naissance de l’Aesthetic Snapshot movement

L’aesthetic snapshot – que l’on peut traduire par « Esthétique de l’instantané » apparait au début des années 50. Autrement dit, après l’école de la Straight photography et l’apogée de la Photographie sociale américaine. Ces 2 écoles ont comme on l’a vu dans les articles précédents accouché et façonné la photographie moderne. L’aesthetic snapshot va lui la simplifier et la démocratiser. Il est fréquent dans l’histoire de l’art qu’un mouvement puissant engendre un contre-mouvement tout aussi important et fécond. En clair, les reproches adressés à la Straight Photography (très grande exigence technique de la prise de vue au laboratoire, très grande formalité, netteté absolue, etc.) vont donner naissance à un mouvement où les artistes vont prendre les choses beaucoup plus librement. Autrement dit, après le straight, vive le cool.

Aesthetic snapshot – Une vision plus subjective et désinvolte de la réalité

Le mouvement Aesthetic snapshot se caractérise par une volonté d’imiter les clichés de la vie quotidienne, qui sont souvent considérés comme banals, non composés, et techniquement imparfaits. C’est un courant de la photographie d’art qui a émergé à partir des années 50 en réaction à la Straight photography et d’une certaine façon à la photographie sociale américaine. Contrairement à la première, il s’agit d’un style qui ne se veut pas trop rigoureux dans la forme. Et à la différence de la seconde, on oublie les sujets graves et sérieux pour s’intéresser aux petites choses du quotidien.

aesthetic snapshot

© Willam Eggleston

Principales caractéristiques de l’Aesthetic Snapshot photography

Sujet et authenticité

Il se concentre sur les moments ordinaires de la vie, le quotidien. Les sujets sont souvent la famille, les amis, des scènes de rue ou des intérieurs et ils sont capturés avec une apparente spontanéité et sans artifice. L’objectif est de saisir une vérité brute et immédiate, à l’opposé des mises en scène élaborées, chères à la Straight photography.

Composition et technique

Pour être réussi, le style Aesthetic snapshot doit faire vrai et authentique. Aux images ultras travaillées de la Straight photography, les photographes vont préférer celles prises sur le vif de la photographie sociale. Mais pour des sujets anodins, sans intérêt particulier, cela ne suffit pas toujours. Alors les adeptes de ce mouvement vont reproduire volontairement les « erreurs » techniques des photographes amateurs (de l’époque). Aujourd’hui , on appellerait cela des effets de réel :

  • Cadrage déséquilibré ou décentré,
  • lumière parfois dure,
  • ombres marquées,
  • sous-exposition ou sur-exposition volontaire,
  • flou de bougé,
  • manque de netteté,
  • couleurs saturées ou « mauvaises »

Ces « défauts » sont en réalité un choix artistique conscient pour souligner le caractère authentique et non prémédité de l’image.

Les photographes emblématiques de l’Aesthetic Snapshot photography.

De 1950 à 1960 – Les précurseurs

Robert Frank (avec son livre The Americans, 1958) et Saul Leiter ont commencé à photographier des scènes de rue avec un style plus libre et moins formel que la génération précédente. Ils ont jeté les bases d’une photographie plus personnelle et non composée. Moins rigoureuse techniquement aussi. Nous reparlerons de Saul Leiter un peu plus loin.

aesthetic snapshot

© Robert Franck – Leaving Blackfoot Idaho – 1956

Ci-dessus, un cadrage très moderne, l’utilisation d’un super grand angulaire donne une dimension excessive au visage en premier plan. La mise au point sur le second visage qui se détache parfaitement nous fait voyager dans la profondeur de l’image. Le visage du premier homme à gauche, un peu halluciné est encore plus dramatique avec le flou qui laisse trainer une incertitude sur les sentiments du personnage. Cela sent très fort l’instantané, l’intimité et la proximité extrême… La puissance plutôt que la perfection technique.

De 1960-1980 : l’apogée de l’Aesthetic Snapshot

C’est à cette période que des figures comme Garry Winogrand, Lee Friedlander et surtout William Eggleston ont développé pleinement cette esthétique. Eggleston, en particulier, a élevé la photographie couleur, jusqu’alors jugée vulgaire, au rang d’art avec ses clichés de la vie quotidienne dans le sud des États-Unis.

William Eggleston

Il est souvent considéré comme le pionnier de cette esthétique, notamment pour son travail en couleur qui a élevé l’instantané au rang d’art. Son exposition au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, intitulée Color Photographs, a été un évènement majeur. Elle a légitimé l’esthétique de l’instantané et la photographie couleur dans le monde de l’art, prouvant que des sujets banals pouvaient être artistiques.

the aesthetic snapshot

© William Eggleston

Pas de sujet ou si peu, mais des couleurs puissantes, un point de vue surprenant d’un banal toit de commerce. On y voit – peut-être – le cadavre d’un animal, des feuilles mortes, des lignes obliques qui nous font grimper au ciel. Rien de grand, d’exceptionnel, pas de composition fulgurante, mais l’image a un énorme impact visuel, et ce presque uniquement par ses couleurs.

Gary Vinogrand

Le photographe de rue est une figure majeure de l’Aesthetic Snapshot movement. Winogrand était connu pour photographier sans cesse dans les rues de New York, utilisant un appareil Leica 35 mm (un format petit et léger, idéal pour l’instantané) et capturant des scènes éphémères de la vie américaine. Ses photographies présentent souvent des cadrages inclinés (obliques) qui donnent une impression de mouvement et de déséquilibre, renforçant l’aspect « pris sur le vif » et décentrant le sujet pour inclure l’environnement. Ce qui agaça beaucoup à l’époque.Contrairement à la photographie d’art plus posée, son travail privilégiait l’observation et la réactivité à la planification minutieuse. Il s’intéressait à ce que l’on appelait souvent des moments banals ou absurdes. Vinogrand rejetait aussi l’école humaniste à la française, avec son côté bienveillant. Il prenait les choses comme elles venaient, comme elles étaient.

Gary vinogrand ethétique de l'instantané - femme dans la foule

© Gary Vongrand

Ci-dessus, l’image de Vinogrand est typique de cette esthétique de l’instantané. On dirait qu’elle a été prise en marchant, au petit bonheur la chance. C’est à peine net, surexposé au fond. Et pourtant, cette femme qui se retourne et qui est du coup (presque) la seule dans ce sens, presque la seule en couleur vive, à être plutôt nette. Tout cela met parfaitement en valeur son air inquiet au contraire du reste de la foule qui suit son chemin, sans se poser de questions, tous dans le même sens. Portrait d’une femme seule, un peu perdue, dont on ne sait si elle se retourne ou si elle avance à contre-courant. En tout cas, elle crève l’écran.

Lee Friedlander

Pour moi c’est le photographe qui va porter le style Aesthetic Snapshot à son plus haut degré. Né en 1934, il a ajouté à l’esthétique de l’instantané une complexité visuelle très subtile. Lee Friedlander utilisait fréquemment les reflets dans les vitrines, les fenêtres ou les miroirs, ainsi que les ombres (incluant souvent la sienne), pour créer des images en couches superposées. Cela décompose l’image en plusieurs plans visuels et incorpore le photographe lui-même dans la scène qu’il observe. Friedlander inclut intentionnellement des éléments d’obstruction ou de « mobilier urbain » (poteaux, panneaux, clôtures grillagées, montants de fenêtres ou de voitures) au premier plan. Ces éléments divisent l’image et transforment la profondeur dynamique en une composition plate et graphique, créant une tension entre le chaos et l’ordre. Ce que les cadreurs des séries américaines de qualité vont réutiliser 60 ans plus tard sous le terme premier plan encombré.

© Lee Friedlander

Dans le plus pur style Aethetic snapshot, l’ombre du photographe se mêle au sujet pour créer une composition inattendue. Seule la chance et l’amateurisme peuvent donner ce genre de résultat ou… le talent peut-être.

Il est aussi le créateur du terme « paysage social américain » pour décrire ses sujets de prédilection : la vie quotidienne, les signes, les publicités et les monuments, capturés avec une vision qui rend l’ordinaire extraordinaire ou absurde.En utilisant des appareils comme le Leica ou le Hasselblad Super Wide, il privilégiait une approche discrète et spontanée pour capturer la « poésie trouvée » dans la rue.

l'esthétique de l'intsantané

© Lee Friedlander

Une composition sans sujet, presque banale. Mais quel talent. Nous avons là un triptyque de 3 panneaux de taille équivalente allant des tonalités sombres (à gauche) à claires (à droite). A gauche, la pièce noire dans laquelle seule la télé se détache – avec à l’image une parfaite famille américaine rassurante. Pas de profondeur le cadrage précis n’apporte ni profondeur ni relief. Au milieu, la porte ouverte des toilettes qui nous donne à voir l’intérieur de la pièce de la télé (ou une autre), un fauteuil confortable et une ouverture sur le monde par delà la fenêtre. Ici, on a 3 plans différents et une profondeur maximale. La forme trapézoïdale du miroir dirige notre regard vers le troisième et dernier panneau. Les toilettes, la lunette relevée comme si quelqu’un venait d’en sortir. Fauteuil et toilette pointant chacun dans des directions opposées. La netteté sur tous les plans due à la grande profondeur de champ nous offre visuellement – à la première lecture – un plan unique dans lequel apparaissent au fur et à mesure de la lecture qui commence par les visages et donc la gauche tous les effets de profondeur. C’est brillant et ça n’a en pas forcément l’air !

Nan Golding

Cette figure essentielle de ce mouvement a transformé l’esthétique du « snapshot » en un genre artistique majeur et profondément intime. Nan Golding utilisait l’Aesthetic Snapshot pour réaliser ses autoportraits et documenter de manière crue et intimiste sa vie intime et celle de son entourage. Contrairement à certains photographes documentaires, Goldin n’était pas une observatrice extérieure. Elle faisait partie intégrante du monde qu’elle photographiait – un cercle d’amis et d’amants, souvent issus des milieux underground de New York, Berlin et Londres. Son approche est totalement subjective et empreinte d’émotion.

aesthetic snapshot

© Nan Golding – nan and Brian in bed – 1983

Dans la photo ci-dessus, Nan Golding utilise les codes visuels de l’instantané pour nous faire croire que l’image a été prise à la sauvette, par un photographe invisible. Mais c’est elle qui est dans le lit regardant son amant fumer une cigarette après avoir fait l’amour. L’image est donc soigneusement mise en scène. Le jeu des regards, allant de Nan sur la lit à Brian fumant la cigarette puis à son portrait au-dessus du lit avec la cigarette encore comme pour préciser .. discrètement. L’image est forte parce que l’on pense que c’est un instantané. Trop de netteté aurait été contre-productif – l’intimité n’aime pas particulièrement la netteté et la lumière crue. Ici tout est brillamment tcalculé.

Le Grand Palais accueillera une rétrospective immersive – This will not end well – de Nan Goldin, du 18 mars au 21 juin 2026.

Diane Arbus

Le style de la photographe américaine Diane Arbus est souvent associé au mouvement de la « snapshot aesthetic », mais elle n’en est pas une figure centrale. Elle a utilisé une approche qui s’éloignait de la photographie sociale et du photojournalisme tout comme de la photographie de studio. Ses portraits en noir et blanc, souvent frontaux et au flash, ont une qualité directe et parfois troublante. Elle cherchait à établir une connexion avec ses sujets, souvent des personnes marginalisées, ce qui donnait à ses images une intensité psychologique rare. Bien que son style puisse sembler brut et spontané, comme un instantané, ses œuvres sont le résultat d’une interaction délibérée et d’un processus artistique. C’est pourquoi elle est considérée comme une précurseure de ce mouvement, mais pas comme l’une de ses représentantes principales. Son travail est plutôt classé dans la photographie de rue et le portrait documentaire.

aesthetic snapshot

Saul Leiter et le mouvement de l’aesthetic snapshot

Les images de Saul Leiter partagent certaines caractéristiques avec ce mouvement. Il privilégie les sujets ordinaires, banals et documente la vie de tous les jours. Il ne cherche pas l’évènement spectaculaire, mais la beauté dans le quotidien. Pour Leiter, les personnages ne sont pas toujours le sujet principal, c’est souvent la couleur, la lumière, la texture ou l’ombre qui construisent l’image. Il réduit les détails figuratifs à des formes et des taches de couleur, transformant la rue en une toile abstraite.

aesthetic snapshot

Une dimension supplémentaire

Il se rapproche de l’esprit du « snapshot aesthetic » par son rejet des conventions et son amour du quotidien, mais il en est un représentant tout à fait singulier et poétique. Ses images ont une qualité de « l’instant capturé », comme si elles étaient prises à la volée, sans préparation. On y retrouve des éléments de flou de mouvement, de cadrage penché et de moments fugaces. À l’instar d’Eggleston, Saul Leiter a été un pionnier de la photographie couleur à une époque où le noir et blanc dominait l’art. Il a ignoré les conventions de la Straight Photography pour explorer une esthétique plus personnelle. Mais, Saul Leiter dépasse largement le cadre de ce mouvement par sa personnalité complexe. Ce qui le rend unique, c’est qu’avant d’être photographe, Saul Leiter était peintre  et cette influence est fondamentale. Ses photographies sont moins des « instantanés » de la réalité que des compositions picturales. Il utilise le flou, les reflets, les vitres embuées et les superpositions de plans pour créer des images qui ressemblent à de la peinture abstraite ou à des œuvres ressemblant à des compositions de Vuillard et de Bonnard, qu’il admirait.

saul leiter

La « célèbre » controverse de 1976

L’exposition de William Eggleston en 1976 au MoMA de New York fut un véritable choc pour le milieu de l’art. Le critique du New York Times alors en place, Hilton Kramer, publia un compte rendu particulièrement virulent. Il la qualifia de « probablement la pire exposition de l’année » et reprocha à Eggleston son « insignifiance ». Kramer et d’autres critiques accusaient le MoMA de trahir sa mission en légitimant des images qui manquaient de tout ce qui faisait l’art à leurs yeux.

aesthetic snapshot

© William Eggleston

Vous n’êtes pas obligé d’aimer la photo ci-dessus. Il n’y a pas vraiment de sujet. L’ampoule qui n’est pas éclairée a reçu un petit coup de flash qui rehausse la couleur puissante – voire agressive. Les lignes blanches divisent le plafond en 3 triangles imparfaits et amènent un peu de dynamisme. C’est minimaliste, mais ça a beaucoup d’impact visuel et une fois vue, voilà une image que l’on n’oublie plus… est-ce que l’on peut en dire autant de toutes les images que vous avez regardées hier sur les réseaux ? Pas sûr.

L’art se trouve dans la manière de voir

Malgré les critiques, le directeur du département de photographie du MoMA, John Szarkowski, défendit fermement le travail d’Eggleston. Il soutint que l’art se trouvait dans la manière de voir, et non dans le sujet. Il décrivit Eggleston comme un photographe capable de révéler le « sens caché » et la « beauté mystérieuse » du monde moderne à travers ses observations. Cette controverse a finalement été un moment fondateur pour la photographie couleur et pour l’esthétique du « snapshot ». Elle a ouvert la voie à une nouvelle génération de photographes et a prouvé que la photographie d’art pouvait se libérer des conventions pour explorer le quotidien d’une manière radicalement nouvelle.

Critiques et reproches

Le mouvement « aesthetic snapshot » a fait face à une forte opposition, en particulier de la part des photographes et des critiques d’art qui défendaient une vision plus traditionnelle et « élitiste » de la photographie, basée sur la Straight Photography ou importante et grave comme la photographie sociale américaine.

Les raisons de l’opposition

Le rejet de la couleur

À l’époque, la photographie d’art était dominée par le noir et blanc, considéré comme le seul moyen de produire des œuvres « sérieuses ». La couleur était associée à la publicité, aux photos de vacances ou aux clichés amateurs, et était jugée vulgaire et non artistique. L’utilisation décomplexée de couleurs vives par Eggleston a été perçue comme un manque de sophistication.

L’absence de composition classique

Les images d’Eggleston et de ses pairs (comme Garry Winogrand) semblaient prises au hasard, sans respecter les règles de composition que la photographie avait empruntées à la peinture, telles que l’équilibre des formes et des masses. Les cadrages décentrés et le manque de netteté (honni par Ansel Adams) étaient vus comme des signes de paresse ou d’incompétence technique.

Le sujet « banal »

Les critiques trouvaient inacceptable que des photos de réfrigérateurs, de bouteilles de soda ou de parkings soient présentées comme des œuvres d’art dans un musée aussi prestigieux que le MoMA. Pour eux, l’art devait représenter des sujets nobles, beaux ou des moments significatifs, pas le quotidien ordinaire.Voici quelques-uns des nombreux photographes contemporains qui utilisent, réinterprètent ou s’inspirent toujours des principes de ce courant.Héritage et influence.

aesthetic snapshot - esthétique de l'instantané

© Stephen Shore – Uncommon places

Là on est dans le culte du banal. On pourrait penser à un Legsy* réalisé par un VRP dans sa chambre d’hôtel. Mais bon à l’époque le terme n’existait pas. L’image raconte pourtant une histoire. La valise n’a pas été ouverte. Le ou la propriétaire des 2 jambes est prêt à partir ou pense repartir et vu la chambre on peut le comprendre. La fenêtre surexposée apporte un peu de réconfort, mais c’est la télé où se reflète un peu de ciel bleu – quasiment la seule touche de couleur – qui apporte un peu de gaité.  La chambre est minuscule comme l’univers de ce voyageur immobile.

* Legsy : leg selfie – le fait de prender en photo ses jambes et ce que l’on voit devant soi

Une esthétique toujours d’actualité – L’aesthetic snapshot

Le mouvement « aesthetic snapshot » n’a jamais été une école au sens strict comme la Straight photography ou la Photographie sociale américaine avec ses codes et son éthique. Le mouvement n’a pas disparu après les années 1970. Le style « snapshot » est devenu un langage visuel à part entière, adopté aussi bien dans la photographie d’art que dans la mode, la publicité, et même dans la culture des réseaux sociaux (comme Instagram) où l’authenticité et la spontanéité sont valorisées. Voici quelques-uns des nombreux photographes contemporains qui utilisent, réinterprètent ou s’inspirent toujours des principes de ce courant.

Les photographes documentaires et de rue

Martin Parr

Connu pour son regard satirique sur la société de consommation britannique, M. Parr utilise des couleurs saturées et du flash en plein jour. Un choix technique qui confère à ses images un aspect hyperréaliste qui rappelle l’esthétique du snapshot. Ses photographies documentent avec un humour mordant les excentricités de la vie moderne, le consumérisme et le tourisme de masse. Il cherche à créer de la « fiction à partir de la réalité » et son travail est très proche du reportage. Bien qu’il ait commencé sa carrière en noir et blanc, son passage à la couleur dans les années 70-80 a été inspiré par les photographes américains de l’aesthetic snapshot movement comme Eggleston et Shore.

New brighton concours de beaté

© Martin Parr – New Brighton

Un premier plan flou, un éclair de flash direct qui laisse de grosses ombres portées bien visibles et une petite surexposition – et une tête coupée. On a là quelques-uns des codes des photos amateurs des années 80. Ce qui quand on connait la maestria de M. Parr peut faire sourire. Mais la photo fait vraie, terriblement réelle, au point que l’on a l’impression d’avoir déjà vu une scène similaire. C’est tout l’art de l’aethetic snapshot.

Martin Parr qui nous a quitté récemment fera l’objet d’une très grande exposition (Gloval Warning) au Jeu de Paume à Paris

Stephen Shore

Même s’il est un contemporain d’Eggleston, son travail continue d’inspirer les générations suivantes. Ses séries comme « American Surfaces » documentent des scènes banales de la vie américaine avec une précision clinique et un sens aigu du détail anodin.

aesthetic snapshot

© Stephen Shore

Toujours cette banalité apparente. Ces petites imperfections techniques (un léger vignettage, un mur à la limite de la surexposition, des couleurs pas très justes), cette absence apparente de sujet, ce manque d’intérêt. Et puis on regarde, toutes ces lignes (les fils électriques, les ombres, les trainées d’avion) et ces personnages qui se dirigent vers le bord droit de l’image, là où on ne voit rien. Et à contrepied, ce couple parfaitement immobile habillé de rouge, la couleur qui nous fait voyager dans l’image. C’est simple, on aime ou on n’aime pas, mais l’image a une sorte de charme indéfinissable, désuet, immobile. Stephen Shore fut aussi un très grand professeur de photographie. 

Todd Hido

Bien que son travail soit plus sombre et mystérieux, il s’inspire également de l’esthétique du Snapshot. Ses images de maisons de banlieue la nuit, avec leur atmosphère de mélancolie ont une qualité de cliché voyeuriste.

© Todd Hido

voiture dans la nuit

© Todd Hido

Les photos de Todd Hido sont beaucoup plus travaillées en post-traitement. Mais il leur donne aussi ce côté instantané imparfait. Ces images de nuit sont un peu sous-exposées ce qui ajoute à leur côté mystérieux. Elles ne sont pas documentaires, elles ne cherchent pas à montre, à expliquer, mais à partager un ressenti, une ambiance, une émotion.

La photographie intime et autobiographique.

L’héritage de Nan Goldin est visible dans le travail de photographes qui utilisent leur propre vie, leur entourage et leurs relations comme sujet principal.

Wolfgang Tillmans

C’est l’héritier le plus direct du style instantané. Wolfgang Tillmans s’est fait connaitre en photographiant des sujets issus des sous-cultures et de la culture club et rave des années 1990. Ses images, souvent réalisées avec un film 35mm, possèdent l’esthétique simple et non artificielle de l’instantané. Son approche décontractée a remis en question les hiérarchies traditionnelles de la photographie d’art. Il met en avant la « superficialité » des apparences, la banalité qui sont pour lui des témoignages essentiels de la vie et des sentiments.

ethétique de l'instantané

© Wolfgang-Tillmans_Rachel Auburn and son -1995

Ryan McGinley

Il capture des portraits et des scènes de ses amis et de la jeunesse américaine, souvent dans des contextes de fête ou de liberté, avec un sens de l’instantanéité et une intimité brute qui rappellent l’approche de Goldin. Proximité et simplicité, contribuent à donner un aspect amateur à ses images, tout à fait dans l’esprit de l’Aesthetic snapshot movement.

© Ryan McGinley

Dans la photo ci-dessus, on retrouve plusieurs codes de l’Aesthetic snapshot : utilisation maladroite – en apparence – du flash, d’où une légère surexposition et manque de netteté. En fait tout est bien contrôlé. La scène principale est dans la pénombre et les corps de 3 jeunes gens se détachent du ciel en silhouette. En contraste le jeune homme au premier plan crève l’écran. L’image est très élaborée et repose sur les contrastes : grand/petit – éclairage brutal/ silhouette – au centre/en périphérie – figé/en action. Si le coup de flash avait été parfaitement maitrisé, on aurait perdu l’effet d’instantané et donc le côté vrai, réel, voyeur en l’occurence.

© Ryan McGinley

Même, travail ici. L’image est plutôt complexe à réaliser, il faut que la vitesse soit suffisamment lente pour que l’on ait l’aspect filé dans le paysage au fond et suffisamment élevée pour que la jeune femme soit nette. Le tout au grand angle ce qui complique l’histoire. Bref, il y a beaucoup de maitrise et ça ne se voit pas, mais quelle puissance, quelle tranche de vie, et on a une furieuse envie d’être aussi à l’arrière de ce pickup-là.

Corinne Day

Connue pour avoir photographié Kate Moss de manière plus réaliste et moins glamour que d’habitude, son travail dans les années 1990 a aidé à populariser une esthétique de mode plus « grunge » et intime, directement inspirée par le style Aesthetic snapshot.

© Corinne Day

L’esthétique « snapshot » à l’ère numérique

Le courant se prolonge et se démocratise avec l’avènement des smartphones et des réseaux sociaux comme Instagram. L’instantanéité et la diffusion de clichés du quotidien sont devenues des normes culturelles, et de nombreux photographes professionnels ont intégré cette approche dans leurs projets.

Alec Soth

Il combine une approche documentaire classique avec une sensibilité pour le quotidien et les détails anecdotiques, créant des portraits et des paysages américains qui ont une qualité de photo de famille ou de « souvenir ».

© Alec Soth

Juergen Teller

Travaillant dans le monde de la mode, Teller utilise une esthétique brute, sans retouche, avec des flashs directs, pour des portraits de célébrités qui semblent avoir été pris au hasard, rompant avec les conventions distinguées et raffinées de ce milieu. Une esthétique qui sera utilisée par le style « porno chic » dans les années 1990-2000 par l’industrie de la mode et ces dernièrs temps par plusieurs marques pour donner un aspect « réseau » et amateur à leurs campagnes publicitaires.

© Jurgen Teller – Bjork et son fils – 1993

Ces artistes, bien que n’appartenant pas à un mouvement formellement désigné, maintiennent et font évoluer l’esprit de l’aesthetic snapshot en explorant les thèmes de l’authenticité, du banal et de la vie intérieure à travers un langage visuel qui se veut direct et sans fioritures.

L’Aesthetic snapshot et la photographie amateure

S’il y a un mouvement photographique qui a contribué au développement de la photographie amateur, c’est bien celui-ci. Loin de l’exigence technique de la Straight photography et de l’implication totale exigée par l’école de la photographie sociale américaine, l’esthétique de l’instantané a convaincu des milliers de photographes amateurs et de professionnels que la photographie pouvait aussi être simple, émotionnelle et s’intéresser à tous les sujets y compris les plus banals. Si vous en doutez regardez le projet « Déja view » fruit de la collaboration entre Martin Parr et Lee Shulman.

Des milliers de diapositives sauvées de l’oubli

Ce dernier a rassemblé des milliers de diapositives des années 50 à 80 offertes par des amateurs anonymes. Il a eu l’idée de les mettre en regard d’images de Parr dans un livre photo. Au fil des pages, on est bluffé par les points communs, on hésite, on ne sait plus ce qui est de l’artiste ou de l’amateur anonyme. Ce qui donne à réfléchir.. Nous y reviendrons dans un article consacré à ce monument de la photographie qu’est Martin Parr.

© Martin Parr

Ce n’est pas non plus parce que c’est cadré de travers, flou et mal exposé que c’est de l’art

L’esthétique de l’instantané laissera sûrement certains d’entre vous un peu confus. Les logiciels de post-traitement facilitent tant la vie des photographes que beaucoup ne se demandent plus s’il faut redresser une image penchée ou corriger des perspectives un peu trop dynamiques. Les photos d’aujourd’hui sont de plus en plus propres, nettes, corrigées, impeccables. Tout cela n’est pas sans incidence sur leur rendu.

Comme on l’a vu, beaucoup de photographes imitaient les défauts des photos amateurs de l’époque pour faire plus vrai, plus authentique. Mais ce n’est pas non plus parce qu’une image est penchée, sous-exposée et pas très nette que c’est une œuvre d’art. Derrière le choix de l’esthétique de l’instantané, il y a un propos, un but et des choix artistiques délibérés.

 

Abonnez vous à ce blog

Saisissez votre adresse e-mail pour vous abonner à ce blog et recevoir un message lorsqu'un nouvel article est publié

Rejoignez les 3 018 autres abonnés

Aidez ce blog gratuitement

Si vous estimez que ce blog vous a aidé sans votre pratique, alors vous pouvez nous aider à votre tour : entrez mon code créateur : PBODY - au moment de vos achats chez nos partenaires (Miss Numérique et Digit-photo). Pour vous cela ne changera rien, mais cela nous permet de toucher une petite commission sur les ventes ainsi réalisées et d'éviter la publicité.

Philippe Body, votre photographe formateur

Philippe Body, votre photographe formateur

Philippe photographe de voyage professionnel a deux passions : la photographie et le voyage.  Après  … lire plus

plus ...

plusieurs séjours en Afrique, il se rend en Asie et c’est l’éblouissement. A la fin des années 80, il réalise ses premiers reportages en Inde, dont un sujet sur l’inaccessible ethnie Muria dans la province reculée du Chattisgarh et le gigantesque projet de barrage Narmada. Plusieurs publications s’ensuivent et ses premiers reportages sont diffusés par l’agence VU. En 1990, il est l’un des premiers photographes à revenir au Vietnam qui sort enfin de son isolement. Cinq ans plus tard, il entre à l’agence Hoa Qui, spécialisée dans la photo de voyage avant de rejoindre en 2007 la prestigieuse agence Hemis.fr. En 2010, il créé le site “www.avecunphotographe.fr” pour proposer ses propres stages et ceux de quelques photographes de grande qualité. Aujourd’hui son travail est diffusé par les agences Hemis.fr – Getty et AGE fotostock ainsi que sur son propre site professionnel www.philippebody.com

Pin It on Pinterest

Share This

Vous avez aimé cet article ?

Partagez le sur vos réseaux préférés

En savoir plus sur Avec Un Photographe

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture