La photographie est un art – l’affaire est entendue depuis la fin du 19° siècle – alors, on ne va quand même pas remettre ça en cause si ? Non, bien sûr, mais il faudrait plutôt dire: « la photographie peut être un art »
Idée reçue N°1 – la photographie est un art
Tant qu’à débuter une série sur les idées reçues en photographie, autant y aller franchement. La première – qui confine au dogme – est certainement celle-ci. La photographie est un art. Après avoir imité la peinture lors du mouvement Pictorialiste, pour le prouver, la photographie est finalement entrée dans le club très fermé des disciplines artistiques grâce à l’école de la Straight Photography et l’action de personnalités comme Edward Weston, Paul Strand et bien sûr Edward Steichen qui va imposer l’idée que le regard du photographe prime sur la machine. Mais est-ce vraiment si simple ?
Tous artistes !
Si la photographie est un art cela signifie donc que celui pratique cette activité est un artiste. Il suffit donc d’entrer dans un magasin, de sortir sa carte bancaire, d’acquérir un appareil photo et d’appuyer sur le déclencheur pour entrer de plein pied dans le monde de l’art ! Vous trouvez ça absurde, moi aussi.
Parce que quand vous faites un selfie à la terrasse du café ou quand vous prenez votre plat de pâtes à la bolognaise en photo au restaurant, il y a peu de chances que ce soit de l’art.
La photographie est un art … de masse
Dans son essai « Sur la photographie » l’essayiste et écrivaine Susan Sontag formulait cela ainsi : « Comme toutes les formes d’art de masse, la photographie n’est pas pratiquée par la plupart des gens comme un art. C’est principalement un rite social, une défense contre l’anxiété et un outil de pouvoir. »
C’est la même chose pour l’écriture d’ailleurs, il y a la poésie de Rimbaud d’un côté et les textos plus ou moins lisible de l’autre. Idem pour la danse, quand Patrick Dupond ou Dorothée Gilbert sont sur scène c’est de l’art, mais sur la piste de danse de la boite ou de la guinguette, pas toujours.
Certains arts comme la sculpture, la peinture ou la musique ne peuvent pas être pratiquées par la masse parce que trop complexes ou demandant une habileté physique qui ne peut être acquise aisément. Mais dans le cas de la photographie, il suffit d’acheter du matériel. D’ailleurs qui n’a jamais entendu cette phrase : « vous devez faire de belles photos avec votre gros appareil »
Selon Susan Sontag, ce n’est donc pas tant la discipline qui compte que la façon dont on la pratique. En clair, la photographie peut-être un art … ou pas. Et les faits lui donnent raison : une photographie scientifique de scène de crime par exemple n’a rien d’artistique. La photographie regroupe 4 catégories principales et de très nombreux sous-genres dont la plupart n’ont que peu ou rien à voir avec l’art.
Si c’est beau c’est donc de l’art
L’un des critères les plus fréquemment mis en avant par les profanes pour défendre le caractère artistique de la photographie est l’esthétique, la beauté. Le coucher de soleil sur la mer, la cascade islandaise, les rizières en terrasses vietnamiennes, le renardeau sur fond de neige et bien sûr le petit chat avec son chat-peau de Noël sont donc autant d’œuvres d’art de premier choix.
De l’art très commercial
Autant d’images, stars des beaux calendriers, qui entrent en fait dans une catégorie que l’on appelle images d’illustration – ou plus simplement « commerciales« . Autrement dit des clichés plutôt destinés à faire rêver et vendre une destination lointaine et exotique. Parfait pour un catalogue d’agence de voyages. Mais est-ce que l’art se résume à ça ? Du beau, de l’émotion ? Du « qui fait vendre » ? Il faut peut-être essayer de définir ce mot un peu fourretout parce qu’aujourd’hui entre les cuisiniers, les chocolatiers qui se revendiquent artistes, on emploie ce terme un peu à toutes les sauces (c’est le cas de le dire). Bon, allons-y pour une petite tentative de définition de ce Grand Mot.
L’art avec un grand A
Le mot français « art » dérive du latin « ars » « artis » qui signifie habileté, métier, connaissance technique. Dans la Grèce antique, comme dans la civilisation romaine, arts, métiers et savoirs sont liés et regroupés dans les activités soumises à certaines règles.
Au moyen-âge, on distingue les œuvres de l’esprit (poésie, musique, géométrie, etc.) appelées arts libéraux, des travaux manuels (peinture, sculptures, etc.) nommés arts mécaniques. Cependant, la définition du mot prévaut jusqu’à la fin du moyen âge. Il n’y a alors aucune différence entre artisan et artiste. Et les œuvres ne sont généralement pas signées (ou alors sous forme de signature d’atelier comme dans la Grèce antique).
De l’artisan à l’artiste – sacré Léonard
À la renaissance sous l’impulsion de personnalités comme Léonard de Vinci et Michel-Ange, qui revendiquent le statut d’intellectuels, l’art va être assimilé à une activité de conception et de création et en 1563, la première Académie du dessin à Florence sépare officiellement les artistes des simples artisans.
Deux siècles plus tard, en 1746, Charles Batteux publie « Les Beaux-Arts réduits à un même principe ». La catégorie moderne des Beaux-Arts vient de naitre : elle regroupe peinture, sculpture, musique, poésie et danse, unies par le principe du beau et de la contemplation désintéressée, c’est-à-dire distincte de l’utile (qui est le domaine de la science).
Du beau sinon rien
Au XVIIIème siècle, l’art va devenir intimement lié au beau, à l’esthétique, à un certain sens du goût – toutes notions difficiles à définir par essence et empreintes de temporalité. En clair, les goûts du 18ème ne sont pas ceux du 21ème siècle. Il n’y a qu’à regarder la représentation de la femme et les canons de beauté de l’époque pour s’en convaincre. L’art devient donc ce qui est beau et provoque une émotion, mais aussi ce qui est produit par une intention (celle de l’artiste). Une définition qui est encore celle qui prévaut aujourd’hui pour beaucoup de personnes. Mais la photographie justement va venir bouleverser cette approche très esthétique et figurative de l’art.
La photographie est un art qui a libéré la peinture
Au début du XXème siècle, l’art devient tout puissant, il ne sert plus un propos, une cause, un maitre, ou une religion, désormais c’est l’art pour l’art ! Avec l’avènement de la photographie, la peinture se détourne et se libère de l’esthétique pour aller vers des choses plus conceptuelles. À quoi bon s’exercer des années à reproduire un visage si n’importe qui peut le faire en quelques secondes avec un appareil photo. Matisse dira ainsi que : « la photographie a libéré la peinture de l’obligation de copier le réel et de figurer le monde de manière purement représentative ou documentaire.« . Ce qui était précisément la définition des arts selon Charles Batteux.
Ce qui ne peut plus être le sujet de la peinture…
Une conviction partagée par Pablo Picasso qui déclarait notamment : « Quand on voit ce qu’on peut exprimer par la photographie, on réalise tout ce qui ne peut plus être le sujet de la peinture. ». La photographie va donc aider à l’émergence d’une peinture moderne (à ne pas confondre avec l’art conceptuel). Les artistes inventent alors de nouvelles manières de montrer leur vision. C’est l’époque du fauvisme, du cubisme, de l’abstrait, etc.).
De l’art moderne à l’art conceptuel
En 1917, Marcel Duchamp expose un urinoir renversé baptisé « Fountain ». Son message est radical : l’art n’est plus une affaire de savoir-faire technique ou d’esthétique visuelle, l’art est une idée, pas un objet physique. Voici l’art conceptuel dans lequel l’œuvre, le savoir-faire de l’artiste, sont moins importants que l’idée ou même le simple fait de nommer l’œuvre. Désormais, tout le monde peut être artiste, plus besoin de tour de main, de talent ou d’apprentissage puisque seule l’idée importe.

Marcel Duchamps – Fountain
Piero Manzoni – Merde d’Artiste (1961)
L’artiste italien va pousser très loin le concept de « la merde en boite ». Il met ses propres excréments dans 90 boîtes de conserve scellées afin de prouver que les collectionneurs achètent n’importe quoi si la signature est célèbre. Vendue à l’origine au prix de l’or fin, une boîte s’est envolée récemment aux enchères pour 275 000 euros. Le plus beau c’est que personne n’ose l’ouvrir de peur de détruire sa valeur financière.

Jens Haaning – Prends l’argent et tire-toi (2021)
Un musée danois confie 84 000 dollars en liquide à l’artiste Jens Haaning pour qu’il les intègre à une œuvre. Il livre deux cadres totalement vides en affirmant que le vol est l’œuvre d’art elle-même. Le musée a exposé les toiles blanches. L’institution a toutefois poursuivi l’artiste en justice pour récupérer la somme dérobée, ce qu’elle a obtenu en 2023. Comme quoi, entre art conceptuel et bonne vieille arnaque de pigeons, la frontière est mince. Une autre version de « Attrape-moi si tu peux ».
Salvatore Garau – Io Sono (2021) – le fainéant qui s’assume
L’artiste vend une sculpture entièrement faite de « vide et d’énergie ». L’œuvre n’a aucune existence matérielle, aucune forme et aucune molécule. Cette absence physique s’est vendue aux enchères pour 15 000 euros. L’acheteur est reparti avec un simple papier garantissant que le vide lui appartient. Le plus drôle est souvent l’explication qui tente de « valider » la démarche. Un peu comme si un cambrioleur ou un escroc laissait derrière lui une justification… L’avantage de cette œuvre : elle ne prend pas trop de place.

On a beaucoup écrit sur les excès de l’art conceptuel, sa création comme contrepoids à l’art réaliste soviétique durant la guerre froide et son côté spéculatif extrême. Mais ce qui nous intéresse ici c’est comment l’idée créatrice est finalement devenue plus importante que l’œuvre physique elle-même. En droit français, c’est d’ailleurs bien l’idée qui est protégée, avant toute future réalisation physique.
La photographie conceptuelle
En tant que discipline artistique reconnue, la photographie n’échappe pas à l’art conceptuel et tous ses excès. En voici 2 beaux exemples.
Richard Prince – dit « Prince des voleurs » – Untitled (Cowboy) (1980s)

L’artiste prend en photo des publicités de cigarettes existantes dans des magazines. Il recadre l’image du cow-boy de Marlboro, efface la marque, et expose le cliché sous son propre nom. Le marché a validé ce « vol artistique » : son tirage s’est vendu pour 1,2 million de dollars en 2005, alors que R. Prince n’a réalisé ni la mise en scène ni l’éclairage original. A mon avis, Sam Abell devait l’avoir un peu mauvaise.
Sherrie Levine – After Walker Evans (1981)
Attention encore plus fort : Sherrie Levine re-photographie à l’identique les célèbres portraits d’un grand maître de la photographie américaine, Walker Evans, et les expose sous son nom pour contester la notion de propriété intellectuelle et le patriarcat de l’époque (sic). Accusée de plagiat par les héritiers, sa série pirate a finalement été acquise par le prestigieux musée du MET (Metropolitan Museum of Art – New York). Ses « copies » valent aujourd’hui parfois plus cher que les originaux d’Evans. On a même trouvé un nom pour ce genre « d’œuvres » : l’appropriation. Ça ne s’invente pas. L’avantage c’est que le message est clair: le sujet je m’en fous, il n’y a que ce que j’en fais moi qui m’intéresse. Plus autocentré t’es mort.
Ci-dessus, à gauche original de Waljer Evans, à droite la photo d’Evans rephotographié par Levine. Je ne dis pas – volontairement – l’oeuvre de Levine. Elle et Prince ont dû être inspirés par cette citation de T.S. Eliot tirée de son essai The Sacred Wood (1920) : «Les poètes immatures imitent ; les poètes mûrs volent ; les mauvais poètes dégradent ce qu’ils prennent, et les bons poètes en font quelque chose de meilleur, ou du moins de différent.»
Autrement dit : rien ne nait de rien et tous les artistes se sont toujours inspirés plus ou moins finement de leurs prédécesseurs, mais on sent quand même une sérieuse baisse de créativité non ? C’est en tout cas ce que pense Joan Fontcuberta.
La post-photographie
Dans son essai intitulé « Manifeste pour une post-photographie » l’artiste catalan décrit la fin de la photographie classique qui commence pour lui avec l’apparition du téléphone portable qui prend des photos (Sharp en 2000). 25 ans plus tard, tous les humains ou presque sont désormais producteurs autant que consommateurs d’images. On estime que 1 milliard et demi d’images circulent chaque jour sur les réseaux. Même en y consacrant 12 heures par jour et à raison d’une seule seconde par image, il vous faudrait un siècle pour regarder ce qui a été publié en 1 seule journée ! Et une bonne dose d’aspitine.
Non seulement ces millions d’images n’ont rien à voir avec de l’art, mais elles sont destinées à disparaître aussi vite qu’elles ont été créées – ce qui est à l’encontre de la photographie qui à ses origines était une extension de notre mémoire, une preuve matérielle. Alors qu’est-ce qui fait que certaines photographies sont de l’art et d’autres pas ? Pour Fontcuberta, la création artistique contemporaine est aujourd’hui enfermée dans le recyclage, la ré-appropriation, la ré-interprétation.
« Il n’y a pas de photographie d’art, Il n’y a que des artistes. »
Dans son livre emblématique (un modèle de clarté, de vulgarisation et de simplicité) – Histoire de l’art – Ernst Gombrich établit une différence entre l’art et l’artiste. Une définition à laquelle j’adhère totalement. La différence entre un photographe artisan qui réalise un reportage de mariage, un photojournaliste qui documente un fait de société, un amateur qui attend patiemment le lever de soleil et un artiste photographe ne réside pas dans la maitrise technique ou le savoir-faire manuel.
Ce qui fait un artiste, c’est l’implication, l’intention, la vision. Et ce qui fait une œuvre c’est la constance, le temps et aussi la quantité. J’irai même plus loin en disant que les frontières entre les genres sont poreuses et que nombres de grands photographes empruntent à au moins deux de ces catégories. Ce qui nous amène à différencier les différents types de photographie. Je vais faire aussi simple que possible.
La photo souvenir, documentaire, d’illustration et artistique
On peut diviser la production photographique en 4 grandes catégories, elles-mêmes comme on va le voir un peu poreuses sur les bords.
La photo souvenir
Également appelée photo vernaculaire (ce qui fait tout de suite plus chic) se caractérise ainsi : elle est le plus souvent privée – c’est à dire destinée à un cercle restreint, familial, d’amis ou de réseaux. Son intérêt réside dans la mémoire affective (j’étais là, j’ai fais ça, j’ai mangé ça, j’étais avec un tel, une telle, etc.). Elle n’a aucune intention artistique et en général pas de sujet véritable (autre que la ou les personnes sur l’image). Le plus souvent, elle est spontanée et pensée comme unique (elle ne s’inscrit pas dans un projet plus vaste). Il serait facile de dénigrer ce type d’images produit par centaines de millions avec nos smartphones, mais les choses ne sont pas tout à fait aussi simples.
Une frontière poreuse
Je vous l’ai dit la frontière est poreuse. Si comme Jacques-Henri Lartigue, vous avez passé votre vie à côtoyer les grandes personnalités et les grands évènements de ce monde, alors vos images acquièrent une portée plus universelle, publiques et deviennent par là même des images documentaires. Elles pourraient même finir au musée. De même si votre arrière grand-père a pris des images au début du 20ème siècle d’une région peu connue du pays, alors ses photos souvenirs peuvent acquérir avec le temps une précieuse valeurs documentaire, parce que rares.
Martin Parr and the Anonymous project
Un exemple : The anonymous project – en 2017 Lee Shulman initie un projet visant à récupérer et numériser des diapositives prises dans les années 1940 à 1970. Les images sont envoyées gracieusement par des amateurs anonymes. Le fond atteignant aujourd’hui près de 1 million d’images. Ces images souvenirs, une fois regroupées vont devenir à la fois documentaires (elles décrivent mieux que n’importe quelle étude sociologique le quotidien de cette époque) et même artistique avec la réalisation de plusieurs livres, expositions , etc.
Martin Parr – a collaboré dans un livre éponyme à « Anonymous project ». On découvre côte à côte ses images avec des photos d’amateurs. Ce n’est pas la qualité de telle ou telle photo qui fait la différence, ni même le rendu à tel point qu’il est parfois difficile de savoir qui est l’auteur des images. Lors de son décès en 2025, de nombreux commentateurs l’ont décrit comme un artiste alors que lui-même se définissait comme un photographe documentaire.
Martin Parr
Les critiques qui classent Martin Parr parmi les artistes citent souvent le côté pop de ses images, les couleurs saturées, son utilisation de la couleur. Mais tout cela est très commun pour l’époque comme le montre le livre Anonymous project. D’autant que Parr – en tant que membre éminent du mouvement aesthetic snapshot reprend les codes de la photo amateure pour que ses images fassent le plus vrai possible. Ce n’est donc pas le rendu, le look qui distingue les images de Martin Parr de la photo vernaculaire de l’époque, mais bien la portée et l’intention. Les images de Parr ont un sujet et elles sont destinées à être montrées, exposées aux yeux du public. Bref, c’est de la photo documentaire.
La photographie documentaire
C’est un genre très large qui regroupe la photo utilitaire, scientifique, journalistique, etc. Elle a un but très clair : témoigner, informer, montrer, expliquer, préserver la mémoire collective et alerter. Ce qui la fait qualifier par certains auteurs* de « fonctionnelle ». Sa valeur n’est pas purement affective, mais historique, culturelle, sociale et politique. Enfin, elle n’est pas comme la photo souvenir ou vernaculaire spontanée et ponctuelle, mais élaborée, méthodique, répondant à une procédure, et s’inscrivant le plus souvent dans un projet plus large (reportage, livre, exposition, travail de commande institutionnel, etc.).
Elle se caractérise par l’existence d’un sujet et un fort lien avec la réalité. On pourrait dire que la photographie documentaire n’a de valeur que parce qu’elle est considérée comme vraie, honnête et représente un temps et un espace qui ont eu une réalité. De ce fait, les photographes documentaires s’interdisent la plupart du temps toute retouche. Le post-traitement se limitant à des ajustements de contraste, de luminosité, etc. La photo documentaire exige un pacte de vérité entre le photographe et le public.
Dans le cas de Martin Parr, qui a par exemple suivi les touristes occidentaux dans de nombreux sites à travers le monde, l’intention, le projet sont évidents. Ce n’est donc pas tant la qualité intrinsèque de telle ou telle image, le savoir faire du photographe qui fait la différence, mais le travail, l’implication, etc. Il dépeint et interroge la société de consommation, le tourisme de masse, les inégalités de classe et la culture populaire. Il le fait de façon non militante, ne juge pas, ne prend pas vraiment parti. Ce n’est pas un travail de commande ni alimentaire. Et à la fin, c’est l’ampleur et la dimension de son travail qui en font une œuvre. Une œuvre documentaire et non pas à mon sens artistique, mais une œuvre immense.
Sébastiao Salgado
Le franco-brésilien est l’un des plus grands photojournalistes du 20° siècle. Mais parce qu’il a pensé ses reportages comme s’articulant dans un projet plus vaste, un dessein plus grand (l’homme au travail, l’exode, la nature, etc.) il laisse derrière lui une œuvre artistique majeure. Pour rappel, il a toute sa vie refusé le terme d’artiste, se définissant comme un photojournaliste humaniste et militant.
Dès le départ, il a une vision du photojournalisme qui n’est pas détaché, mais impliqué. Au lieu de se contenter de dépeindre une réalité de façon brute, formelle, il tente de la sublimer pour qu’elle marque les esprits et tende vers l’universel. D’où l’emploi du noir et blanc et une tendance à l’esthétique. Tout comme William Eugene Smith avant lui. Lequel acceptait d’être considéré comme un artiste au service de son métier de photojournaliste. Pour lui la photographie est un art qui peut toucher les gens et provoquer un changement, une réaction.
À travers ses reportages particuliers sur les mineurs ou les dépeceurs de bateau au Bangladesh c’est le rapport de l’homme au travail qui l’intéresse et qu’il documente et pas seulement l’actualité qu’il a sous les yeux. Il se sert de faits d’actualités pour atteindre l’universalité.
Un exemple sinon rien
En 1991, Sébastiao Salgado part photographier les puits de pétrole en feu au Koweït. Il en ramènera des images exceptionnelles. Tout comme Stéphane Compoint – photojournaliste chez Sygma qui couvre le sujet en couleur. Compoint obtiendra le World Press photo en 1992 pour cette histoire. Tous les 2 sont des photographes de grand talent. Compoint travaille en couleur, Salgado comme d’habitude en noir et blanc – un rendu plus intemporel volontairement choisi et imposé par lui.

Sebastiao Salgado

Stéphane Compoint
Un exercice d’équilibriste
Une réalité en couleur, un traitement en Noir&Blanc. Pourquoi alors refuser l’étiquette d’artiste? Parce que Salgado pense que le point de vue d’un photo-journaliste a infiniment plus de valeur que celui d’un artiste et de son fameux regard. Le photojournaliste s’intéresse au monde à la réalité et il utilise pour le dépeindre l’outil le plus incroyable jamais inventé pour cela : un appareil photo, qui non seulement enregistre une scène réelle avec tous ses détails, mais aussi augmente et améliore considérablement notre vision. L’artiste lui s’intéresse davantage à SA vision du monde. Ce qui nous renvoie à lui même et … rien de plus. L’un parle du monde, de ses frères humains, de la réalité et l’autre de sa vision, de son monde de son moi.
Walker Evan et l’art documentaire
Quand je vous dis que c’est poreux : le photographe Walker Evans lui-même — cité et analysé par de nombreux historiens de l’art — a théorisé cette distinction cruciale entre photo documentaire pure et ce qu’il appelait l’art documentaire. Une analyse très proche de celle d’Eugene Smith.
-
Un document pur a une fonction utilitaire ou pratique (ex. une photo médicale, une illustration immobilière).
-
L’art documentaire adopte l’apparence et la clarté fonctionnelle de ce document pur, mais s’inscrit dans un projet esthétique et/ou critique personnel.
La photographie d’illustration ou commerciale
C’est le genre que pratique la majorité des passionnés de photo, sans le savoir forcément. Elle n’est pas un acte spontané, mais réfléchi et s’appuie sur une grande maitrise du processus et de la technique photographique et d’un matériel souvent haut de gamme. La recherche esthétique remplace souvent l’intention et elle s’inscrit rarement dans un projet plus vaste. La photo d’illustration est destinée la plupart du temps aux grandes agences photo (Guetty Images, Shutter stock, etc.) appelées également banques d’images – qui fournissent les clients en recherche de belles images (calendriers et cartes postales haut de gamme, Tour opérators, magasines de voyage, de tourisme, de mode, etc.). Ce genre regroupe la photo de mode, de voyage, de paysage, etc.).
L’esthétique pour seul horizon
La photo d’illustration n’a pas d’enjeu particulier. On lui demande d’être la plus belle possible. De ce fait elle est souvent retouchée assez fortement, voire mise en scène, ou carrément inventée, etc. C’est la frontière nette avec l’image documentaire qui obéit à des règles strictes.
Là aussi les contours sont poreux : des photographes de mode de haut niveau sont souvent considérés comme faisant de l’art (alors que le but de la photo de mode est exclusivement commercial). Un photographe de paysage qui travaille selon un style et une démarche personnelle comme Michael Kenna appartient également à la catégorie de la photo artistique. De même la photo de voyage si elle s’inscrit dans le cadre plus vaste d’un reportage ou d’un projet de livre deviendra alors de la photo documentaire.
Ci-dessous, une image d’illustration prise à Con Dao dans le cadre d’un reportage sur l’ancien bagne colonial devenu une destination touristique à la mode. L’image est donc documentaire, a été prise avec une intention, s’inscrit dans un projet plus vaste, etc. Mais elle pourrait aussi bien être utilisée par une agence de voyage pour vendre un séjour …

Là encore c’est la destination (projet plus vaste ou pas), la démarche et l’intention personnelle qui fait la différence.
La photographie artistique
La photographie artistique n’a pas besoin de sujet en soi. Son but est d’exprimer une émotion, un sentiment, une vision, un concept, etc. Le monde extérieur n’est qu’une matière première et tout est possible, mise en scène, éclairages travaillés, retouche lourde, décors, assemblages, etc. C’est pour cette raison d’ailleurs que les photographes qui retouchent lourdement leurs images se réclament de cette école. Oui, mais voilà ce n’est pas parce que l’on retouche fortement une image en post-production que celle-ci devient autre chose qu’une banale photo d’illustration. Ce qui caractérise la photo artistique, c’est la vision, l’émotion, le monde dans lequel l’artiste souhaite nous faire entrer.

JR
Un statut tellement chic
Aujourd’hui, tout le monde veut se voir en artiste, les chefs cuisiniers, les confiseurs et j’en passe. Beaucoup de gens sur les réseaux et sans doute dans la vraie vie se prennent pour des artistes parce qu’ils ont réussi une belle photo. On parle de regard, de vision et d’émotions, autant de termes souvent totalement creux qui renvoient à une définition de l’art esthétique et figuratif typique du 18° siècle. Mais en quoi le fait de photographier un coucher de soleil a-t-il un rapport avec l’art ? En quoi serait elle fondamentalement différente d’une photo d’illustration?
Voici un exemple : la photo de chien. C’est l’un des sujets les plus publiés sur les réseaux. Nos charmants toutous. Des millions de photos publiés. Intéressantes ? À plus de 99% non. Juste des photos souvenirs qui évoqueront une émotion ou rappelleront un bon moment à leurs auteurs. C’est aussi ça la photo et c’est tout à fait respectable. Mais de l’art point.
Cependant, il y a les grands photographes et si on parle de chiens, alors place au patron, le célèbre Elliot Erwitt. Des images de chiens drôles, émouvantes, ironiques, pleines de tendresse. Des merveilles. Mais toujours pas de l’art. Ce n’est pas moi qui le dis, mais l’auteur lui-même qui a toujours refusé le terme d’artiste.

Elliot Erwitt
Un photographe qui a du chien
Et puis il y a William Wegman. Peintre passé par la photographie pour immortaliser son braque de Weimar « Fay Ray » au polaroid. L’artiste aime le polaroid (chambre très grand format) qui produit une œuvre unique (c’est beaucoup mieux pour le prix de vente). Wegman part d’une feuille blanche – un studio en l’occurrence. Son livre est impressionnant, une idée à chaque page, des références culturelles à la pelle, de l’émotion, de l’ironie, une créativité débridée. La photo de chien a son artiste. J’adore, mais en ce qui me concerne, ma photo de chien préféré est la précédente d’Elliot Erwitt et tant pis si ce n’est pas de l’art, car au fond on s’en fout un peu non ?

William Wegman
Art ou documentaire – Une question de point de vue et de statut
Point de vue
Ernst Haas et Harry Gruyaert sont 2 photographes de l’agence Magnum passés par la photo documentaire et qui ont ensuite développé une approche très créative et personnelle. Les 2 sans opposer photo documentaire et artistique se définissent d’abord comme des artistes. Beaucoup des premiers travaux de Haas étaient clairement du genre documentaire et on pourrait dire de même d’une grande partie des images de Gruyaert. Alors qu’est ce qui les pousse à se positionner en tant qu’artistes ?
Peindre avec la lumière
Ernst Haas disait à propos de ses photos de flous de bougé volontaires que l’on appellera quelques années plus tard ICM*, qu’il peignait avec la lumière et les couleurs. Le sujet c’est la couleur, la lumière, le mouvement, comme on le voit sur l’image ci-dessous. L’image de gauche prise à une vitesse lente et avec un bougé volontaire de l’appareil est spectaculaire. La photo de droite est une photo d’illustration de haut niveau : la lumière est magnifique, la composition est impeccable avec la skieuse se détachant parfaitement dans la vague. Notez d’ailleurs que les 2 photographes déclenchent pile au moment où le skieur / la skieuse passe dans la lumière. E. Haas aurait sans aucun doute pu facilement faire l’image de droite. L’inverse est peut être moins sûr, car maitriser le flou est bien plus complexe que de « faire net ».
Du coup toute photo floue, abstraite, bougée peut-elle être automatiquement considérée comme une œuvre d’art ? Oui et non.

Il y a pour les 2 le choix d’un rendu, d’un style (couleur en l’occurrence), d’une approche (le mouvement, et l’ICM pour Haas) qui caractérise leur travail. Mais de nombreux photographes documentaires ont aussi un style visuel, un rendu personnel qu’ils ont conservé tout au long de leur carrière. Non, ce qui caractérise l’approche de et le point de vue de Haas et de Gruyaert c’est de refuser de se cantonner à une reproduction de la réalité. Ils disent n’avoir aucune intention narrative dans leurs images. Un détail essentiel. Leur intention n’est pas de « raconter le monde », de témoigner ou de dire, mais d’exprimer une sensation, une émotion, un sentiment. Autrement dit, le sujet de l’image n’est pas forcément ce qui est représenté, mais plutôt ce qui est exprimé. Et il n’y a alors même plus besoin réellement de sujet. Ci-dessous, le sujet de l’image n’est pas la femme en rouge mais les couleurs et leur répartition dans l’image qui expriment une ambiance. On reconnait facilement les images de Harry Gruyaert parce que son travail a une très grande cohérence.

JR et Lise Sarfati ont également une démarche artistique, basée sur une photographie documentaire à la base et pourraient être classés dans l’une ou l’autre catégorie.
Évidemment le statut d’artiste est plus flatteur que celui de photographe documentaire. Et il paye mieux. Bien souvent les deux pratiques sont liées. Et la photographie artistique n’est pas toujours conceptuelle, introvertie et prétentieuse : les artistes Pierre et Gilles réalisent des œuvres ouvertes, pleines d’humour, de poésie et de références….
Personnellement, bien qu’ayant le statut d’artiste auteur – qui me confère un taux de TVA très avantageux de 5,5% – je ne me suis jamais considéré comme tel. Mon métier c’est photojournaliste, photographe documentaire. Et j’en suis très fier. La photo d’art « officielle » m’ennuie le plus souvent.
Pour moi, le photojournaliste, le photographe documentaire est celui qui s’intéresse au monde. Martin Parr, Sebastiao Salgado, Mary-Ellen Mark tous ces grands noms font partie de cette école.
Le monde de l’art – et la branche de la photographie ne fait pas exception – sont souvent d’un snobisme absolu se complaisant dans un jargon qui a malheureusement contribué à faire fuir beaucoup de personnes des musées. Le fait que la photographie soit un procédé reproductible a par exemple considérablement desservi celle-ci par rapport à d’autres arts. Une pièce unique ça se vend mieux forcément. Alors les artistes photographes rivalisent de procédés de tirage complexes (pour impliquer la matière) qui leur permettent peut-être surtout de vendre au tarif « pièce unique ».
Alors oui, la photographie peut être un art, mais c’est plutôt rare et certainement pas automatique. Quant à ceux qui sont derrière l’appareil, ils peuvent être des artistes ou plus souvent de bons artisans (les professionnels), voire des artisans d’art créatifs et ce n’est déjà pas si mal.
Du souvenir au projet artistique
- Si vous faites un autoportrait au smartphone demain matin, c’est une photo souvenir (un acte spontané, sans intention réelle),
- Si vous faites un autoportrait tous les dimanches pendant 10 ans pour documenter le vieillissement de votre visage c’est de la photo documentaire (il y a un projet, une intention, un témoignage, et cela s’inscrit dans une série),
- Si vous faites un autoportrait en tenue légère et aguicheuse dans l’idée de la vendre c’est une photo d’illustration ou commerciale,
- Si vous faites un autoportrait tous les dimanches en tentant d’exprimer votre humeur du moment, vos pensées intimes et ajoutez un rendu, un style couleur, c’est de l’art (il y un projet, une vision personnelle, vous ne cherchez ps à témoigner, mais à exprimer)
- Si vous voulez un autoportrait pour votre passeport, allez dans une machine, elle vous fera du documentaire pur.
Donne moi un clou que je l’enfonce
Pour finir, voici une photo purement fonctionnelle. Elle n’est pas belle, pas esthétique, mais extrêmement forte. Elle a une immense valeur documentaire et est d’une certaine façon universelle au sens où elle représente la terreur, l’incompréhension, l’angoisse. Elle a été faite par les khmers rouges du camp de torture et d’exécution S-21 sans aucune intention artistique, quasiment sans savoir faire technique. C’est une image administrative, réalisée par des bourreaux dépourvus de la moindre empathie pour leur sujet répondant à des codes et des normes et qui nous enseigne ceci : la photographie n’a même pas besoin d’un auteur pour créer des œuvres extraordinaires. Pas une œuvre d’art, une œuvre documentaire, car demandez vous simplement ceci : que vaudrait cette image si elle avait été mise en scène par un artiste dans son studio ou générée par l’IA ? RIEN, nada, que dalle, zéro. Pourquoi ? Parce qu’au delà de l’objet lui même (la photographie) c’est souvent ce qu’elle représente, le petit bout de réalité enregistrée sur le film ou le capteur qui a le plus de valeur.

De l’art idiot et débile
En avril 2021, l’artiste Matt Loughrey a présenté dans un reportage publié par le média VICE Asia, des portraits d’archives de victimes du centre de torture khmer rouge S-21 qu’il avait numériquement colorisés. Il avait également modifié les visages à l’aide de logiciels pour y ajouter des sourires artificiels. Je vous passe les explications embarrassées de l’artiste suite au scandale provoqué (qui était peut être le but).

A gauche cliché original exposé au Musée Tuol Sleng à Phnom Penh – à droite version colorisée et « souriante » par l’artiste – si on peut dire – Matt Loughrey
Je voulais juste finir là-dessus pour préciser un point : le travail de ce photographe Irlando-Vietnamien est indubitablement artistique. C’est une vision purement personnelle, sa vision, et l’on voit assez clairement que la réalité n’est pour lui rien d’autre qu’une matière première sans intérêt. Dans son cas, je dirai que La photographie est un art et de la m….
Oui je sais c’est un peu méchant. Mais on ne peut pas toujours se contenter de dire j’aime ou j’aime pas. En résumé, ce n’est pas parce qu’une image est artistique qu’elle a la moindre valeur. Comme pour la photo documentaire, commerciale ou même souvenir, il faut d’abord qu’elle soit bonne, forte et provoque chez le spectateur une réaction, une émotion, des questions.
Conclusion
La photographie est un art – enfin parfois. 99% des centaines de millions d’images produites et partagées sur le réseaux chaque jour sont juste des petits moments de vie captés par une machine. Les belles images de paysage et de coucher de soleil, de martin-pêcheurs ou de chevaux de Camargue courant dans l’eau sont … des photos d’illustration. Si vous travaillez sur une série, reliez celles-ci par une vision d’ensemble, ces mêmes images pourraient très bien devenir une oeuvre documentaire ou artistique. Si vous vous vous conformez aux codes travaillez dans le temps sur un sujet qui vous tient à coeur, dans l’idée de témoigner et de montrer vous pourrez entrer dans le domaine merveilleux de la photographie documentaire. Allez je vous laisse méditer là-dessus et surtout amusez-vous, réagissez et dites-moi ce que vous pensez.
Notes
Susan Sontag – Sur la photographie, trad. française, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1983
William Wegman : Being Human – sur Amazon ou autres titres en occasion
Joaquim Fontcuberta : « Manifeste pour une post-photographie » – Actes sud
Ernst Gombrich : « Histoire de l’art » – ¨Première publication en 1950 – nombreuses éditions et réeditions
* Olivier Lugon : dans son ouvrage « Le Style documentaire. D’August Sander à Walker Evans, 1920-1945 (2001) », Editions Macula – mais aussi les auteurs Walter Benjamin (Petite histoire de la photographie) et Pierre Bourdieux (Un art moyen), Roland Barthes (Mythologies et La chambre claire)
Charles Batteux – théoricien de l’art « Les Beaux-Arts réduits à un même principe » – publié en 1746. Il soutient que le point commun et le principe fondamental de tous les arts est l’imitation de la « belle nature ». Pour lui, l’artiste n’invente pas un objet nouveau ex nihilo, mais découvre et restitue la nature sous sa forme la plus parfaite.
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Philippe Body, votre photographe formateur
Philippe photographe de voyage professionnel a deux passions : la photographie et le voyage. Après … lire plus







Très bel article , merci
Bravo Philippe pour ce sujet, tellement juste, tellement vrai.
aujourd’hui, les œuvres d’art en photo semblent des évidences dès lors que l’on utilise des techniques à la mode du moment : ICM, utilisation des filtres dans Photoshop, …, sans parler de l’utilisation de l’IA.
Pour ma part je suis souvent surpris par l’émotion que dégagent certaines photos, que ce soit celles de grands photographes réputés comme d’illustres inconnus : mère migrante et ses enfants de Dorothea Lange,
la photo de chien de Elliot Erwitt, mais aussi ces photos administratives du centre d’extermination S21.
Souvent ces œuvres n’utilisent pas de technique spécifique , alors que l’émotion, l’atmosphère sont bien là.
En tout cas Philippe, ton sujet a le mérite de faire réfléchir.
Merci
René