Comment donner l’illusion de la profondeur en photographie ? Cette question qui a obsédé des générations de peintres semble ne pas trop intéresser les photographes. Il est vrai que les objectifs nous fournissent parfois quelques effets de profondeur et du coup beaucoup s’en contentent. Ce qui explique pourquoi l’on voit autant d’images plates et sans relief. J’ai animé la semaine dernière l’ultime session d’un stage photo de 2 jours qui était consacré à ces techniques et vous fait un petit résumé … Vous pourrez retrouver celles-ci en détail dans notre prochain livre … le tome 2 de la Grammaire de l’image.

La profondeur en photographie et en peinture : même combat

En peinture ou en photo, le problème est le même : on reproduit un monde en 3D sur une surface plate … et souvent petite. Bref, le frisson de l’Himalaya en format A4, c’est pas toujours évident. Mais là où les peintres ont cherché, inventé, bossé comme des fous, les photographes se contentent de ce qui arrive sans effort via leurs objectifs.

Une quête millénaire

Pour les artistes peintres, le travail sur la profondeur a commencé il y a quelques … 37 000 ans. On a ainsi trouvé les premières techniques de rendu de la profondeur sur les peintures pariétales de la grotte Chauvet. La technique en question est celle du recouvrement. On cache un élément derrière un autre (ici un bison). Sauf que dans ce procédé – toujours utilisé – il faut arriver à séparer les 2 plans. Sinon, ils ne font plus qu’un et adieu l’effet de profondeur … c’est justement ce qu’ont fait les hommes de l’époque en soulignant de blanc les contours de la cuisse du bison. Encore plus fort, ils ont peint plus de détails sur l’animal le plus proche et moins sur celui de derrière. C’est un indice visuel utilisé par le cerveau pour se faire une idée des distances. On appelle cela le gradient de texture : plus c’est net, plus c’est proche … Costauds les anciens.

Et cette quête va durer jusqu’à la renaissance, où quelques illuminés brillants vont élaborer la technique de perspective avec points de fuite, qui permettra aux artistes (et bons techniciens) de représenter tout à fait n’importe quelle forme en 2D tout en donnant l’illusion parfaite de la profondeur.

La profondeur en photographie ne vient pas que de la profondeur de champ

Au moment de préparer mon stage « Cadrer en 3D », j’ai commencé à me documenter sur les techniques pour donner de la profondeur en photographie. Et vous savez quoi ? Résultat de mes investigations: zéro, rien, que dalle. Uniquement des articles sur la profondeur de champ … D’accord, celle-ci permet de créer un effet de profondeur, mais c’est très court. J’ai alors tapé dans le moteur de recherche le terme « effet de profondeur en peinture » et là hop, des dizaines d’articles.

Pourtant à peu de choses près, les techniques sont communes aux 2 disciplines. L’explication: les peintres n’ont rien sans travailler; les photographes eux se contentent de ce que leur donnent leurs appareils.

La perspective linéaire

Elle est créée par les objectifs grand-angulaires. Ceux-ci font converger les lignes obliques, vers un point de fuite placé sur la ligne d’horizon. C’est un effet de la profondeur en photographie très puissant. La perspective linéaire est très courante en architecture et donc en ville.

la profondeur en photographie

Attention, si les points de fuite ne se situent pas dans l’image, cela a tendance à faire sortir le regard de la photo. C’est souvent le cas lorsque vous cadrez l’angle d’un bâtiment. Confrontés à ce type de perspective, beaucoup de photographes placent le sujet au centre comme dans l’image précédente – ce qui finit par être lassant et un peu convenu. Il est tout à fait possible de ne pas centrer ce genre d’image, mais il faut être très soigneux sur la réalisation pour éviter les déformations horizontales et verticales.

la profondeur en photographie

Les perspectives de taille apparente

Le cerveau utilise la taille apparente des objets dans l’image pour se faire une idée de leurs dimensions. Il y en a de plusieurs sortes, mais la plus classique est celle créée par une route dont la largeur diminue au fur et à mesure qu’elle s’éloigne du premier plan. Ce type de profondeur en photographie est intéressant, car il fonctionne aussi avec des focales standard et des petits téléobjectifs. Dans l’image ci-dessous, les lignes ne sont pas convergentes et l’effet de profondeur est pourtant très fort.

profondeur

Il y a plusieurs genres de perspectives apparentes utilisables en photo, dont celle d’échelle dont nous parlerons dans un prochain article. La plus connue, et l’une des plus efficaces, est celle de répétition : lorsqu’un objet se répète dans l’image et que sa taille diminue au fur et à mesure que l’on va vers l’arrière-plan, l’effet de profondeur est très puissant. C’est le cas dans les voutes du cloitre de l’abbaye de Fontevraud dans l’image plus haut.

La perspective de netteté

Celle-ci aussi est créée naturellement par certains objectifs – notamment les longues focales. L’intérêt est qu’elle peut être fabriquée à volonté par le photographe, même avec des sujets présentant peu de profondeur naturellement. Il suffit de concevoir 2 plans et de jouer sur la profondeur de champ. On a ainsi 1 plan net et 1 plan flou et cela produit un effet de profondeur. C’est aussi une des rares techniques qui n’est pas utilisée en peinture.

Dans l’image de l’orchidée de gauche ci-dessous, il n’y a pas de profondeur – et un seul plan. Dans l’image de droite, un flou extrême de profondeur de champ a été réalisé pour apporter de la profondeur. Il y a 2 plans, un net et un flou. plan net plan flouL’ajout de la profondeur en photographie par cette technique est simple et très efficace, si vous maitrisez la profondeur de champ. Contrairement à ce que l’on croit, une grande ouverture n’est pas du tout le plus sûr moyen d’avoir un flou de profondeur de champ important. La distance sujet/appareil et sujet/fond, et la focale sont autrement plus efficaces. La vraie difficulté sera de créer cet effet avec des grands-angulaires, et là ce sera par la distance sujet/appareil que vous pourrez avoir un premier plan flou.

Lorsque l’on ne peut pas éviter les recoupements de plans c’est la méthode à privilégier, car un plan net qui recoupe un plan flou se détache quand même un peu. Lorsque tous les plans sont nets, cas fréquent avec un grand-angulaire en photo de paysage ou d’architecture, la création de profondeur n’est pas facile à faire. Il est indispensable de bien séparer les plans d’une part et de travailler la lisibilité de l’image.

La profondeur en photographie dans les images de paysage

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas parce que le paysage que vous avez sous les yeux est majestueux, imposant et tout en relief que votre photo aura de la profondeur. Encore une fois, c’est à vous de la faire. Les premiers plans sont très utilisés par les photographes de paysages et participent à la création de profondeur si… et seulement si les plans ne se recoupent pas. Une technique intéressante est d’inclure dans le premier plan une forme fermée et non directrice (cercle, rectangle, carré). Ci-dessous, le cercle formé par ce puits dans le rocher produit un effet de profondeur et agrémente un premier plan qui aurait été sans cela trop massif et trop présent.

Les perspectives atmosphériques, aériennes et chromatiques

Elles ont été exploitées par les peintres bien avant que les scientifiques expliquent leur rôle. Le cerveau considère que ce qui est loin est moins saturé et moins net et plus froid que chaud. C’est l’impression ressentie lorsque l’on contemple un paysage assez vaste. C’est un type de perspective très efficace, donné par la lumière elle-même et par la brume. Là encore, vous n’avez pas grand-chose à faire, puisque ce type d’effet de profondeur dépend de la lumière ambiante. Mais en studio comme au cinéma on la travaille en colorant les premiers plans. Les tons chauds (jaune, rouge, orangé) paraissent donc plus proches que les tons froids (vert, bleu, violet).

Attention à ne pas gâcher cet effet de profondeur par un travail en post-traitement trop technique ou égalisateur. Si vous créez un masque dégradé dans le ciel avec un filtre anti-brume (clearview , correction du voile, etc.) c’est ce qui risque d’arriver.

la profondeur en photographie

Ci-dessus, un exemple classique de perspective atmosphérique – ou aérienne. Les premières montagnes sont gris foncé et deviennent de plus en plus claires et moins saturées en allant vers le fond de l’image.

Le cadre dans le cadre et autres techniques

Il existe de nombreuses méthodes de création de profondeur en photo. Dans un article précédent, j’ai déjà parlé du cadre dans le cadre. C’est l’une des techniques les plus connues et les plus anciennes pour apporter de la profondeur. Il suffit de prendre à travers un cadre – ce qui crée un second plan – comme une fenêtre, un porche, etc. Le cadre dans le cadre peut être aussi tiré d’une configuration naturelle (arbres, rochers, etc.) comme ci-dessous. Il est par contre plus efficace lorsqu’il est sombre parce qu’il produit un effet tunnel qui dirige bien le regard vers le sujet.

Ci-dessous à gauche, le poteau gauche et la pièce de bois en haut constituent un « cadre dans le cadre » partiel. Et ce premier plan plus sombre qui encadre en partie le sujet (le lampion) donne de la profondeur. A droite, la technique choisie a été une perspective de répétition (3 lampions dont la taille diminue progressivement) associée à une perspective de netteté (plan flou / plan net / plan flou). L’effet de profondeur est encore plus fort, mais les 2 images fonctionnent bien.

Une variante de cet effet consiste à utiliser un flou extrême pour faire un effet tunnel. Ce n’est pas le plus simple et il faut se pencher, tourner, s’accroupir, bref aller le chercher, mais ça fait la différence. Ci-dessous, pour éviter de faire une photo toute plate de ces sculptures sur le bas d’un mur de temple à Angkor, j’ai placé mon objectif à ras d’une touffe d’herbes. Le flou est créé par la distance sujet-appareil (l’ouverture est de f/7.1)

Ici, la profondeur en photographie est totalement fabriquée.

Relief et texture

Je ferai prochainement un article sur ce sujet. C’est essentiellement une question de nature de la lumière. Lorsqu’elle est frontale, elle ne fournit pas d’ombre, et donc pas de relief. Une lumière latérale ou de contrejour au contraire va donner du relief qui, lui-même, va produire un effet de profondeur. Lorsqu’il y a de la brume, ou un plafond nuageux et donc une lumière diffuse, il n’y aucune profondeur naturelle. Celle-ci doit être créée par d’autres méthodes. Le relief sert surtout à rendre la texture et la notion de volume. Je traiterai de ce sujet passionnant dans un autre article.

Conclusion

La profondeur en photographie n’est jamais offerte sur un plateau. Si vous vous contentez de celle qui est produite par vos objectifs, cela revient à dire que vous ne la contrôlez pas du tout et qu’une partie de vos images sont … plates. Les peintres travaillent énormément pour donner l’illusion de la 3D dans leurs œuvres et les photographes seraient bien inspirés d’en faire autant. Pour ceux que cela intéresse, je vous conseille le volume de la Grammaire de l’image… à paraitre très prochainement. Il y a un gros chapitre là-dessus. Si vous avez apprécié, merci de partager l’article sur vos réseaux.

A bientôt

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Philippe Body, votre photographe formateur

Philippe Body, votre photographe formateur

Philippe photographe de voyage professionnel a deux passions : la photographie et le voyage.  Après  … lire plus

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plusieurs séjours en Afrique, il se rend en Asie et c’est l’éblouissement. A la fin des années 80, il réalise ses premiers reportages en Inde, dont un sujet sur l’inaccessible ethnie Muria dans la province reculée du Chattisgarh et le gigantesque projet de barrage Narmada. Plusieurs publications s’ensuivent et ses premiers reportages sont diffusés par l’agence VU. En 1990, il est l’un des premiers photographes à revenir au Vietnam qui sort enfin de son isolement. Cinq ans plus tard, il entre à l’agence Hoa Qui, spécialisée dans la photo de voyage avant de rejoindre en 2007 la prestigieuse agence Hemis.fr. En 2010, il créé le site “www.avecunphotographe.fr” pour proposer ses propres stages et ceux de quelques photographes de grande qualité. Aujourd’hui son travail est diffusé par les agences Hemis.fr – Getty et AGE fotostock ainsi que sur son propre site professionnel www.philippebody.com

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