Roland et Sabrina Michaud - MoussonLe couple Roland et Sabrina Michaud compte parmi les légendes de la photographie de voyage en France. Ils ont enthousiasmé des dizaines de jeunes photographes qui ne rêvaient plus que de partir à l’aventure sur leurs traces – dont le modeste auteur de cet article. En mai 2020, Roland est parti pour son dernier grand périple. Leur travail sur la mousson est sorti quelques mois plus tard, sous la supervision de Sabrina et de leur fils. Un livre témoignage car, ce travail gigantesque s’est poursuivi sur quatorze années et est typique d’une certaine façon de raconter, de témoigner, qui n’appartient qu’à eux. Un livre témoignage aussi parce que les textes de Roland – à ce qu’il savait être le crépuscule de sa vie – ont une force exceptionnelle d’où se dégage, une sérénité, une sagesse qui fait  honneur à cette spiritualité indienne qu’ils n’ont cessé de célébrer. Puisqu’une personne de très bon goût a eu la gentillesse de m’offrir leur dernier livre pour mon anniversaire merci Valérie ;-)), je me suis dit que ça serait bien de vous en faire profiter. Philippe Body

Roland et Sabrina Michaud

« Quant à moi, j’ai voulu témoigner de ce qui est éternel en l’homme, de ce qui, une fois qu’on l’a dépouillé de sa dimension spatiale ou temporelle –
de sa dimension anecdotique pourrait-on-dire – possède un caractère universel. »

Lorsque le couple Michaud photographie un homme au travail, c’est tous les hommes au travail qu’ils font entrer dans leur viseur. Leurs cadrages sont au cordeau, une épure parce qu’ils ont une idée aussi précise de ce qu’ils ne veulent pas montrer que de ce qu’ils doivent inclure dans le cadrage. Chaque image semble vouloir tendre vers l’universel, dépasser ce qu’elle est en train de montrer, viser plus haut. À l’heure où les touristes en quelques jours ou quelques semaines ont l’impression « d’avoir fait le pays » comme certains disent, voici l’histoire de photographes qui ont pris une éternité de temps pour n’en garder que quelques sublimes fractions.

Un travail en profondeur

Prendre son temps, revenir encore et toujours, se documenter, aller au fond des choses, c’est la marque de fabrique de Roland et Sabrina Michaud. Ils ont su comme très peu de photographes avant et après eux allier la rigueur du témoignage ethnographique avec la poésie et la beauté plus proche d’une démarche artistique. Roland et Sabrina se rencontrent en 1956 et partent ensemble pour leur première expédition photo en 1960 en Afrique orientale et au Yémen. En 1967, ils commencent à voyager en Afghanistan, début d’un travail qui les rendra célèbres. Grâce à l’aide d’un ami proviseur qui a eu le roi de ce pays comme élève et à leur ténacité, ils réussissent à obtenir une autorisation exceptionnelle pour photographier une des caravanes du Pamir. Cet incroyable reportage leur vaudra une publication en exclusivité dans National Geographic et la publication de leur premier grand succès de librairie « Caravanes de Tartarie » aux éditions du chêne.

Suivront ensuite de nombreux livres, dont le merveilleux « L’orient dans un miroir » devenu une rareté sur le marché.

Tout au long de leur carrière, Roland et Sabrina Michaud ont enchainé ainsi les reportages au long cours. Délaissant l’actualité pour ne s’intéresser qu’à ce qui avait à leurs yeux une valeur plus universelle. Dans leur dernier livre « Moussons », on comprend l’ampleur de la tâche.

Double lecture

La première qualité d’une photo c’est l’information qu’elle apporte. Si elle est belle, alors tant mieux, mais il faut savoir lire la partie « infos » pour comprendre le travail de photographes de la trempe de Roland et Sabrina. Nul doute que cette image, d’une belle jeune fille partageant son parapluie avec sa brebis, a tout pour plaire visuellement à une très large majorité de gens. Mais voici ce qu’en dit Roland page 150 du livre:

Il y a eu en Himachal Pradesh* une école célèbre (de miniatures) qu’on appelle « l’école des collines ».  Au XVIII ème siècle, des maharadjas y furent les mécènes de peintres qui réalisèrent des miniatures très fines qu’on appelle les Kangras… Existait-il des femmes semblables à celles que je découvrais dans la peinture Kangra ? En croiserais-je une en chair et en os ? Il m’aura fallu attendre ma dernière mousson, pour en croiser une. Cette jeune femme est ignorante de sa beauté, me disais-je. Elle est naturelle. Elle est elle-même… tout est là.  Alors je ne peux parler d’autre chose que d’un miracle. Le prétendu hasard a bon dos. Une bergère de l’Himalaya tout droit sortie d’une miniature Kangra… Je voulais tellement réussir ces photos, restituer quelque chose de cette beauté… »

Roland et Sabrina Michaud

© Roland et Sabrina Michaud

* L’Himachal Pradesh est un état indien dans l’Himalaya

Le talent de Roland et Sabrina Michaud c’est aussi d’avoir été de grands voyageurs, d’avoir été là avant d’autres et de s’être donné les moyens pour cela. De ne pas avoir voulu tout faire, mais faire bien. C’est plus une façon de vivre que de faire et c’est surement ce qui a inspiré tant de jeunes photographes à marcher dans leurs pas.

Moussons

Tous ceux qui ont vécu au moins une mousson en Asie du Sud-est – de l’attente surchauffée de la pluie aux trombes d’eau libératrices qui finissent par devenir votre quotidien – ont pour cette saison autant d’admiration que d’appréhension. C’est une saison exceptionnelle par la violence des éléments comme par leur impact sur hommes. Pas une promenade de santé, pas des vacances, beaucoup d’ennuis pour les photographes, mais au final un moment fondateur parce que l’on ne peut pas comprendre les peuples qui vivent dans ce climat sans en avoir fait l’expérience.

Ce livre exceptionnel est le fruit de 7 moussons passées en Inde, l’un des pays où elle est la plus spectaculaire et violente. Pour se faire une idée de la difficulté de photographier en période de mousson, voici une réflexion de Roland : « sous l’angle photographique, la difficulté est du même ordre que d’allumer une cigarette sous l’eau ». Les premières images du livre montrent l’attente de la pluie lorsque l’air est si lourd qu’hommes et bêtes s’unissent dans un silence et une torpeur profonds. On y voit des corps couchés, affalés, tombés dans n’importe quelle position, n’importe où. On y voit la chaleur épaisse, affutée qui pique et fait mal, les ciels blancs surchauffés. On assiste à l’arrivée des nuages, le débordement de joie, la folie des premières pluies, puis les premiers problèmes d’inondation, d’excès avant de découvrir la vie qui s’organise et continue malgré tout. D’autres photographes ont traité la mousson et ramené des images excellentes, mais ce n’est pas le propos de Roland et Sabrina Michaud. Ils veulent qu’au fil des pages, on puisse se faire une idée, une impression aussi profonde et complète que possible.

Roland et Sabrina Michaud

© Roland et Sabrina Michaud

La photo documentaire à son plus haut niveau

Roland et Sabrina Michaud ont porté la photographie documentaire – fonctionnelle disent certains – à son plus haut niveau. Ils travaillent toujours en argentique, ce qui serait un handicap pour d’autres, plus pressés et moins sûrs d’eux, donne à leurs photos une continuité, une homogénéité de tons, de couleurs et de rendu unique. Ces amoureux des très belles lumières ont dû composer pour travailler avec les ciels blancs et l’absence de lumière qui est souvent le quotidien de la mousson, mais on est à mille lieues des photos commerciales  pour brochures de voyages. Ici, c’est le réel, le quotidien, qui est célébré dans son jus … c’est le cas de le dire.

Une philosophie que Roland Michaud résume ainsi à la page 50: « Pour moi il n’y a aucune raison faire de la photo si l’on n’a pas l’envie de montrer et d’expliquer, de partager un enthousiasme pour ce qui nous a interpellés ».

Moussons

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Mousson

© Roland et Sabrina Michaud

Bibliographie

Roland et Sabrina Michaud ont publié de nombreux ouvrages dont voici les principaux, certains ne se trouvant plus qu’en occasion.

Caravanes de Tartarie, Éditions du Chêne, Paris, 1977
Mémoire de l’Afghanistan, Chêne, Paris, 1980
L’Orient dans un miroir – Hachette Réalités, Paris, 1981 // réédité : La Martinière, Paris, 2003
Corée de jade – Chêne, Paris, 1981
La Route d’or de Samarkand – Chêne, Paris, 1983
L’Inde des mille et une nuits – Chêne, Paris, 1985
Derviches du Hind et du Sind – Éditions Phébus, Paris, 199
La Grande Muraille de Chine – Imprimerie nationale, Paris, 2000
Les Mille et Une Nuits – Contes choisis, Éditions du Seuil, Paris, 2011
Voyage en quête de lumière – Éditions de la Martinière, 2015
L’Inde dans un miroir – Éditions Hozhoni, Paris, 2016

A bientôt pour un autre article et en attendant, je vous souhaite de très belles photos. Philippe Body

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Philippe photographe de voyage professionnel a deux passions : la photographie et le voyage.  Après  … lire plus

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plusieurs séjours en Afrique, il se rend en Asie et c’est l’éblouissement. A la fin des années 80, il réalise ses premiers reportages en Inde, dont un sujet sur l’inaccessible ethnie Muria dans la province reculée du Chattisgarh et le gigantesque projet de barrage Narmada. Plusieurs publications s’ensuivent et ses premiers reportages sont diffusés par l’agence VU. En 1990, il est l’un des premiers photographes à revenir au Vietnam qui sort enfin de son isolement. Cinq ans plus tard, il entre à l’agence Hoa Qui, spécialisée dans la photo de voyage avant de rejoindre en 2007 la prestigieuse agence Hemis.fr. En 2010, il créé le site “www.avecunphotographe.fr” pour proposer ses propres stages et ceux de quelques photographes de grande qualité. Aujourd’hui son travail est diffusé par les agences Hemis.fr – Getty et AGE fotostock ainsi que sur son propre site professionnel www.philippebody.com

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